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Lire un bon
livre, oui, mais quoi ? Voici quelques suggestions. Ce sont des livres peu ou pas assez
connus en France, bien que parfois très populaires dans leur pays...
Albanie :
Kadaré, Ismaïl : Le
Palais des Rêves (1981). Dieu envoie des rêves prémonitoires. Seulement, Il est loin. Ainsi, les rêves ne sont pas forcément très bien ciblés : n'importe qui est susceptible d'en recevoir. Une administration est donc mise en place pour collecter les rêves de tous les habitants d'Albanie, jusqu'au fin fond de la plus obscure province. Ils seront triés et analysés dans le Palais des Rêves, sorte de gigantesque ministère bureaucratique. Quelles sont les parts de symbolique et de fond historique dans ce roman ? On notera que Nicolas Bouvier, dans son livre Chronique japonaise (excellent livre, disponible dans la Petite Bibliothèque Payot) nous apprend qu'en l'an mille après J.-C., au Japon, "existe un Bureau impérial des Présages auquel les gouvernements des provinces les plus lointaines sont tenus de signaler tout ce qui sort de l'ordinaire. Parce qu'un auspicieux nuage est apparu sur une préfecture du Nord, tous les prisonniers ont été libérés." (p.37)
Dans ses livres, Kadaré raconte les faits, les analyse, en étudie toutes les
possibilités, analyse jusqu'à l'absurde le moindre petit détail qui revêt soudain une
importance capitale (par exemple dans "Qui a Ramené Doruntine
?", "Le Pont aux Trois Arches", deux excellents livres). Le thème majeur qui traverse toute son oeuvre, c'est la dictature s'appuyant sur une bureaucratie monstrueuse qui oppresse le peuple ("La Pyramide"...). Autre très bon livre, "Avril Brisé" va jusqu'au bout de la logique du code de
l'honneur à l'albanaise...
Angleterre :
Atkinson, Kate
: Dans les Coulisses du Musée. Ce premier roman a reçu un
Whitbread ô combien mérité. Beaucoup d'humour pour une histoire en fait assez
désenchantée, brillante, bourrée d'anecdotes qui ne s'inventent pas. Un régal.
Son deuxième livre, Dans les Replis du Temps ("Human
Croquet" en anglais), est assez similaire, en un peu moins bien (mais quand on a
aimé le premier...).
Son troisième roman, Sur les Ailes du Bizarre, est lui dans la veine du "nonsense" britannique. Il n'a hélas pas connu de succès commercial...
Argentine :
Bioy Casares, Adolfo
: L'Invention de Morel (1952). Un homme se réfugie sur une
île déserte à propos de laquelle courent de mystérieuses rumeurs. Il l'explore, et
découvre qu'elle est habitée : chaque jour, les mêmes gens viennent, font et refont
invariablement les mêmes gestes et disent les mêmes phrases, comme si leur vie était
une pièce de théâtre destinée à être répétée. Etrange mais néanmoins rationnel
d'une certaine façon... une réflexion sur l'Eternité. Le meilleur livre - de loin - de
l'auteur, ami de J.L.Borges. A ranger dans la catégorie "fantastique
métaphysique".
Etats-Unis :
McCullers, Carson : le
Coeur est un Chasseur Solitaire (1940, Carson avait alors 23 ans). Un livre sur la
solitude. Dans la moiteur du "Sud profond" des Etats-Unis, le quotidien d'une
petite ville plongée dans la chaleur quotidienne. On y suit les vies croisées de
plusieurs personnes : Mick (une adolescente qui rêve de neige et de musique), le docteur
Copeland (un intellectuel Noir qui veut sortir son peuple de sa condition misérable),
Biff (un homme étrange qui tient un bar), et tant d'autres... tous des solitaires à leur
façon... mais le personnage central, le pivot, c'est Singer, un sourd-muet. Tous se
confient à lui, mais il ne répond jamais. Dieu ?
Oates, Joyce Carol : Zombie
(Bram Stoker Award 1996). Si vous avez toujours voulu savoir comment effectuer une
lobotomie sans ouvrir le crâne, c'est le livre qu'il vous faut. L'histoire sordide d'un
déséquilibré qui veut assouvir ses penchants homosexuels en kidnappant des jeunes gens
et en les lobotomisant pour en faire ses objets sexuels. Spécial. Par l'un des écrivains
américains contemporains les plus prolifiques. Le sommet de son style "fêlé"
(elle possède d'autres styles). Elle est également l'auteur de "De la Boxe", très intéressant essai sur ce sport.
Inde :
Seth, Vikram : Un
Garçon Convenable (prix W.H.Smith 1994). Succès international. Un gros (plus de 1500 pages) et grand livre. Il s'agit d'une vaste saga familiale, l'histoire tournant autour du choix du mari de l'héroïne. Des scènes mémorables (mouvements de foules), beaucoup de personnages... Disponible en format de poche, avec un inconvénient : l'arbre chronologique qui figure dans la version grand format a disparu... Sauvons les arbres !
Bref, un très grand roman, qui a fait date.
Japon :
Ogawa, Yoko : l'Annulaire.Comme beaucoup de ses romans, celui-ci est court (dans les 120 pages), mais très intense. Dans l'oeuvre d'Ogawa, on trouve souvent une narratrice presque désincarnée qui vit un quotidien étrange et dans lequel elle en arrive, presque malgré elle et comme un appel à l'aide, à causer du mal à une autre personne (La Piscine
- excellent -, ou bien La Grossesse, prix Akutagawa). L'Annulaire est un peu différent, plus riche peut-être que les précédents livres. Un mystère plane sur le petit magasin d'un taxidermiste, dont le métier exact est de conserver, à la demande des clients, tout ce qu'ils veulent : objet, souvenir, air de musique, cicatrice... Yôko Ogawa se consacre maintenant à des romans plus gros, moins incisifs, peut-être, mais néanmoins bien personnels.
Murakami, Haruki : La Ballade de
l'Impossible (1987). Trois millions d'exemplaires vendus au Japon. Norman Mailer a dit de J.D. Salinger - l'auteur de L'Attrape-Coeur - qu'il "est le plus grand esprit qui soit resté au niveau de l'école secondaire (...)". Haruki Murakami, dans La Ballade de l'Impossible, serait un Salinger qui serait allé jusqu'en fac et qui, paradoxalement, se serait débarrassé du mysticisme bouddhique qui nuit considérablement à plusieurs livres de Salinger. La Ballade de l'Impossible, donc, est un très beau roman nostalgique situé dans l'immédiat après-68. Il est placé sous le signe du suicide et du mystère du "pourquoi ?" : là encore, on rejoint Salinger et la famille Glass. Ne pas confondre Murakami Haruki avec Murakami Ryû, autre écrivain japonais très connu, mais dont le style diffère sensiblement. A noter que, page 309, on trouve : "la vie est comme une boîte de biscuits". Forrest Gump lui dit merci (voir la date de parution).
- Voir aussi la page consacrée à la littérature japonaise -
Pérou :
Vargas Llosa, Mario : La
Ville et les Chiens (prix Biblioteca Breve 1962) : le quotidien d'un collège
militaire de Lima. Education sévère, réglements de comptes. Plusieurs histoires
s'entrecroisent, comme souvent chez l'auteur. On pourra lire aussi La
Tante Julia et le Scribouillard, livre flamboyant d'où se détache la figure
d'un écrivain de sitcoms radiodiffusées à l'imagination extraordinaire qui rédige
toutes les sitcoms diffusées par sa radio jusqu'à ce qu'il finisse par s'emmêler les
pinceaux, les personnages passant d'une histoire à l'autre. |