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Gonçalo M.TAVARES
(Luanda, Angola, 02/08/1970 - )


gonçalo m tavares

 

"Après avoir étudié la physique, le sport et l’art, il est devenu professeur d’épistémologie à Lisbonne.
Depuis 2001, il ne cesse de publier (romans, recueils de poésie, essais, pièces de théâtre, contes et autres ouvrages inclassables). Il a été récompensé par de nombreux prix nationaux et internationaux dont le Prix Saramago, le Prix Ler/BCP (le plus prestigieux au Portugal), le Prix Portugal Telecom (au Brésil).
Gonçalo M. Tavares est considéré comme l’un des plus grands noms de la littérature portugaise contemporaine, recevant les éloges d’auteurs célèbres comme Eduardo Lourenço, José Saramago, Enrique Vila-Matas, Bernardo Carvalho et Alberto Manguel." nous dit le site de l'éditeur Viviane Hamy.
Parmi ses livres inclassables et très courts : Monsieur Calvino et la promenade, Monsieur Valéry et la logique, ...avec des dessins, schémas...

Son roman Jérusalem obtient le Prix Saramago 2005. A cette occasion, Saramago a dit : "« Jerusalém é um grande livro, que pertence à grande literatura ocidental. Gonçalo M. Tavares não tem o direito de escrever tão bem apenas aos 35 anos : dá vontade de lhe bater ! »" ("« Jérusalem est un grand livre, une partie de la littérature occidentale. Gonçalo n'a pas le droit d'écrire si bien à 35 ans : ça me donne envie de le frapper !").
"Gonçalo M Tavares est, sans aucun doute, l'un des écrivains les plus importants de sa génération. Antonio Lobo Antunes", proclame un ruban jaune autour de Apprendre à Prier à l'ère de la technique.
Bref, ces avis (on pourrait citer aussi Vila-Matas) sont à prendre avec plus de considération que les recommandations de Marc Lévy ou d'Anna Gavalda à propos de tel ou tel ouvrage de consommation courante.

On pourra lire le compte-rendu de la rencontre avec Tavares organisée dans la librairie l'Ecume des Pages le 15 octobre 2010.

On pourra visiter le site officiel de l'écrivain.

Il y a deux cycles distincts (pour le moment) dans son oeuvre en prose.
- Le Quartier (O Bairro), avec les "Monsieur" (Monsieur Valéry, Monsieur Brecht, etc. ) : c'est le monde de l'enchantement.
- Le Royaume (Jérusalem, Apprendre à Prier…) : c'est le monde du désenchantement.

 

- Apprendre à Prier à l'ère de la technique (Aprendera rezar na Era da Técnica, 2007 ; traduit en français en 2010 par Dominique Nédellec). Editions Viviane Hamy. 366 pages. Le sous-titre du livre est : Position dans le monde de Lenz Buchmann.

Il s'agit du quatrième ouvrage d'un cycle consacré au Mal.
Il commence par une première partie intitulée "Force", sous-partie "Apprentissage", sous-sous partie "L'adolescent Lenz découvre la cruauté".
On notera que le livre est extrêmement découpé, donnant une impression de rationalité scientifique, et que les titres des différentes parties valent souvent le détour : "La médecine et la guerre : deux façons d'utiliser la main droite", "Donnez-moi une raison de ne pas tuer les plus faibles", "Fabriquer le danger mais ne pas l'industrialiser"...
On peut dire que le livre commence fort, et cette découverte de la cruauté, ou plutôt de l'exercice de la domination, va être un élément fondateur de la pensée et des actions de notre héros, qui découvre ainsi la Force. Il y a d'un côté ceux qui ont cette force, qui mènent, qui imposent leur volonté, et de l'autre ceux qui se laissent faire.
Notre héros, s'appelle Lenz Buchmann. Dans le roman, tous les noms sont de consonance germanique, même s'il n'y a pas de précision géographique ou temporelle.

Lenz se met rapidement à la chasse.
"L'inconnu existait dans la forêt et, en l'absence de porte d'entrée et de paillasson, Lenz parcourait, vingt minutes durant, les chemins que la nature, avec sa stupidité bien à elle, avait spontanément ménagés pour laisser passer les hommes. [...]
Dans la forêt, la vertu n'avait pas été ensevelie sous la moisissure, une autre puissance était suspendue au-dessus de lui tandis qu'il cheminait entre les arbres robustes, mais retors, qui cachaient des centaines d'existences animales ; des existences qui étaient, au bout du compte, des pièces de gibier - résumé extraordinairement synthétique de ce qu'étaient aussi les relations humaines.
Lenz ne se faisait pas d'illusions : s'il ne s'engageait pas dans les rues de la ville avec la même prudence, prêt à tirer avec son arme, c'était uniquement parce que, dans cet autre espace, quelque chose inhibait encore la haine : l'intérêt économique réciproque.
" (page 14).

Mais un combat existe également entre l'homme et la nature : "Lenz ne se faisait pas d'illusions sur la terre qu'il foulait : il existait entre l'homme et la nature un point de rupture qui avait été dépassé depuis longtemps. [...] Dans ces journées de calme, Lenz décelait une santé trompeuse, une préparation du mal - quelqu'un nettoyait minutieusement le catafalque la veille de l'arrivée de la dépouille." (page 41).

Lenz devient un chirurgien renommé.

"Le plus stupéfiant lorsque Lenz opérait, c'était qu'à un certain moment le bistouri et même sa main droite semblaient se dissoudre dans le corps du malade. Le bistouri s'introduisait dans le corps, tel un poignard, et semblait chercher quelque chose de bien plus extraordinaire qu'une artère ; le bistouri marquait le premier point d'attaque ; une attaque, en l'occurrence, qui visait à sauver la personne attaquée." (page 27). Lenz cherche, avec son bistouri, à "instaurer une nouvelle monarchie" (page 24), il rétablit l'ordre, il mène un combat contre l'anarchie : la maladie.
Il sauve des gens, mais ne se considère pas comme bon pour autant. "Et cette confusion - entre bonté et compétence technique - commençait à lézarder le mur que Lenz avait érigé entre sa vie professionnelle et sa vie privée, dans laquelle la dissolution des valeurs morales était manifeste. Le plaisir qu'il éprouvait à humilier les prostituées, les femmes faibles ou les adolescents, les mendiants qui venaient frapper à sa porte ou sa propre femme, ne pouvait pas être plus éloigné de cette aura qui, à en croire certains proches des malades qu'il avait opérés et sauvés, émanait de sa personne." (page 32).
Eh oui, Lenz aime bien s'assurer de sa supériorité, imposer sa volonté sur les autres, ce qui se traduit par quelques petites déviances...

On ne peut vraiment pas dire que Lenz croit en la bonté de l'Homme :
"Evidemment, la technique et la médecine, dont il était un fidèle porte-drapeau, permettaient la prolongation des passions ; ce qui pour Lenz signifiait seulement que l'être humain pouvait désormais haïr plus longtemps." (page 42).

Mais bientôt : "Il était las d'avoir à traiter avec des hommes individuels et d'être lui-même un homme individuel ; ce n'était pas une échelle qui lui convenait ; il voulait opérer la maladie d'une ville entière et non d'un seul être vivant insignifiant. [...]
Du pain et de la peur, dit Lenz à voix haute, spontanément, rompant ainsi une longue période de silence.
" (page 90).

Il est temps de changer d'échelle. On en apprendra plus sur l'éducation de Lenz, ses relations avec son père, son frère...
Lenz est un loup, tandis que son frère est un chien. Or "le chien ne pourra pas protéger le loup parce qu'il n'en a pas la force, et le loup ne protégera jamais le chien parce que ce n'est pas dans sa nature". (page 98).
Lenz est "le seul Buchmann, le seul à arborer le style de ceux qui jugent et non le style de ceux qui sont jugés." (page 129).
Il méprise les gens dans leur globalité : ils sont faibles. "Chaque révolution traduisait désormais une aspiration à plus de sécurité et non à plus de pouvoir." (page 186).


Un livre très remarquable, très fort, très bien écrit, souvent surprenant, vraiment marquant.

 

Monsieur Calvino et la promenade. (O Senhor Calvino, 2005) Traduit du portugais en 2009 par Dominique Nédellec. 86 pages. Dessins de Rachel Caiano. Viviane Hamy.

Monsieur Calvino fait partie du cycle "O Bairro" - Le Quartier, que Tavares peuple de plein de personnages qui ont des noms d'écrivains ou d'artistes connus. Ce ne sont pas les vrais artistes que Tavares met en scène, "juste" des gens qui portent le même nom. Cela donne un effet assez étrange.
Ces livres sont successions de petites scènes qui peuvent être poétiques, humoristiques, graphiques, étranges, absurdes, incompréhensibles.

Le livre commence par "Comme le village d'Astérix : « o bairro », un lieu où l'on tente de résister à l'entrée de la barbarie".
Et on a le plan du quartier :

On voit Borges au centre, Walser totalement excentré, Musil, Foucault, Wittgenstein, Beckett et Orwell sont voisins à l'ouest. A l'est, on a Melville, Gogol...

Télérama (n°3169 du 6 octobre 2010, page 34) nous apprend que "Il y a quelques mois, près de trois cents étudiants en architecture, pilotés par une quinzaine d'enseignants de l'université Lusiada de Lisbonne, ont relevé le défi : concevoir les maquettes du Bairro de Gonçalo M. Tavares."

Mais nous sommes ici pour faire connaissance de Monsieur Calvino.

Globalement, Monsieur Calvino a une relation curieuse à l'infini, ou au monde qui l'environne.
Par exemple, prenons l'air. On n'y fait pas attention, à l'air. Alors, Monsieur Calvino a un truc à lui, basé sur un ballon... ainsi, il se force à faire attention à une partie de cet air. "Sans cette enveloppe colorée, cet air, à présent comme souligné et se distinguant du reste de l'atmosphère, passerait totalement inaperçu. Pour Calvino, choisir la couleur du ballon revenait à attribuer une couleur à l'insignifiant. Comme s'il décidait : aujourd'hui l'insignifiant sera bleu." (page 19).

Une des plus jolies scènes s'intitule La Fenêtre. La voici en entier :
"Chez Calvino, des rideaux avaient été mis à l’une des fenêtres - celle qui offrait la meilleure vue sur la rue -, rideaux que l’on pouvait boutonner, une fois tirés. Sur le rideau droit se trouvaient les boutons et sur le gauche les boutonnières correspondantes.

Calvino, pour regarder cette fenêtre, devait d’abord défaire les sept boutons, l’un après l’autre. Ensuite seulement, il écartait les rideaux et pouvait regarder, contempler le monde. Ses observations terminées, il tirait les rideaux et refermait chacun des boutons. C’était une fenêtre à boutonner.
Lorsqu’il voulait ouvrir la fenêtre le matin, au moment de défaire lentement les boutons, il sentait dans ses gestes la même intensité érotique que celui qui retire, avec délicatesse, mais aussi avec anxiété, le chemisier de sa bien-aimée.
Aussi voyait-il la vie différemment, depuis cette fenêtre. Comme si le monde n’était pas quelque chose de disponible à tout moment, comme s’il exigeait plutôt de lui, et de ses doigts, une série de gestes minutieux.
De cette fenêtre, le monde n’était pas le même. »
" (pages 21-22).


Calvino veut faire attention au monde, distinguer une partie d'infini d'une autre partie, ou du moins focaliser son attention sur une de ces parties, pour mieux la comprendre.

Dans le début d'une autre scène, L'Animal de Calvino, on lit :
"Le matin, Calvino allait dans la cuisine pour donner à manger au Poème. La bestiole dévorait tout : aucun aliment ne paraissait lui déplaire ni même la surprendre - et en toute chose elle semblait voir un aliment.
A la fin de la journée, une fois accomplies les tâches les plus urgentes, monsieur Calvino lui caressait le poil avec la délicatesse et l'habile distraction apparente des joueurs de harpe. En de pareils moments, l'univers ralentissait sa rotation et faisait sienne l'indolence intelligente des petits félins.
Donner le bain au Poème n'était pas chose aisée ; on eût dit qu'il rechignait à la propreté, exigeant sur un mode sautillant une liberté impudique que seule la saleté peut offrir.
" (page 26).
C'est rudement bien écrit, et il n'a pas besoin de mots compliqués ou de frime stylistique.

Si Monsieur Calvino fait des choses qui paraissent excentriques, ou même méchantes, c'est toujours dans un but louable et désintéressé. Par exemple, lorsque des gens égarés dans son quartier lui demandent son chemin, il leur donne des indications farfelues.
"A l'instar de quelqu'un qui a plaisir à montrer un film ou à faire lire un livre qu'il a aimés, Calvino savait que si les gens parvenaient directement à destination, sans aucun détour, ils n'auraient jamais l'occasion d'explorer ces recoins que seuls découvrent ceux qui se sont complètement fourvoyés." (page 65).

On trouve même de la fantaisie dans la description de canalisations d'eau : "Calvino s'arrêta et regarda dans le trou : il y avait là des canalisations diverses, avec des trajectoires circulaires, mais pas seulement, comme si quelqu'un avait construit un parcours sportif pour que l'eau s'amuse un peu avant de devenir seulement utile dans les robinets." (page 69).

Il y a souvent des petits schémas pour que le lecteur comprenne mieux :


Dans une postface, Jacques Roubaud trace des parallèles avec Palomar, de Calvino (livre dans lequel on trouve : "A la suite d’une série de mésaventures qui ne méritent pas d’être rappelées, monsieur Palomar avait décidé que sa principale activité serait de regarder les choses du dehors."). Je ne l'ai pas lu.


Un petit livre excellent, poétique, loufoque.
Miam.

Monsieur Valéry (O Senhor Valéry, 2002) Traduit du portugais en 2003 par Dominique Nédellec. 100 pages. Dessins de Rachel Caiano. La Joie de Lire.
Tout comme Monsieur Calvino, il s'agit d'une succession de petits textes avec des dessins.
Monsieur Valéry a un rapport très fort avec la logique. Il tente de tout penser rationnellement... ce qui le conduit bien sûr à des absurdités.
"Monsieur Valéry était tout petit, mais il n'arrêtait pas de faire des bonds.
Il expliquait :
- Comme ça, je suis aussi grand que les personnes de grande taille, sauf que ça dure moins longtemps." (page 5).
Cela ne le satisfait évidemment pas complètement... "Il pensa ensuite à congeler un de ses bonds. Comme s'il était possible de suspendre la force de gravité, juste pendant une heure (il n'en demandait pas plus), pour ses trajets à travers la ville." (page 7).

Il rationalise aussi ses sentiments. Ainsi le court texte L'Animal domestique :
"Monsieur Valéry avait un animal domestique, mais personne ne l'avait jamais vu.
Monsieur Valéry laissait l'animal enfermé dans une caisse et ne l'en faisait jamais sortir. Il lui lançait de la nourriture par un trou situé sur la partie supérieure de la caisse et nettoyait ses cochonneries par un trou situé sur la partie inférieur de la caisse.
Monsieur Valéry expliquait :
- Il vaut mieux éviter les sentiments avec les animaux domestiques, ils meurent facilement et ensuite c'est un vrai déchirement.
Et Monsieur Valéry dessina une caisse avec 2 trous : un sur la partie supérieur et un autre sur la partie inférieure

Et il disait :
- Qui viendrait à éprouver de l'affection pour une caisse ?
Monsieur Valéry, sans aucune espèce d'angoisse, demeurait ainsi très satisfait de l'animal domestique qu'il s'était choisi.
" (page 11).

Il y a ainsi plein de jolis textes.
"Monsieur Valéry avait peur de la pluie.
Pendant des années, il s'entraîna à esquiver à toute vitesse les gouttes qui tombaient du ciel. Il devint un spécialiste.
" (page 23).
Dans Un voyage à pied (qui comporte une référence à un texte de Patrick Süskind, Monsieur Sommer), il s'interroge : "Qui me dit que l'endroit où j'arrive après dix heures est le même que celui où j'arrive en vingt minutes ?" (page 43).

Chez lui, il n'y a pas de miroir. "Si je me trouvais beau j'aurais peur de perdre ma beauté ; et si je me trouvais laid j'éprouverais de la haine pour les belles choses. Ainsi, je n'éprouve ni peur ni haine." (page 57).
Monsieur Valéry semble exercer plusieurs métiers. "Pendant quelques années, Monsieur Valéry gagna sa vie comme vendeur de l'intérieur des choses" (page 81).
C'est un joli petit livre, plein de logique et d'absurde, l'histoire quelqu'un qui "réfléchissait beaucoup" (page 83)

monsieur walser
Couverture : Paul Cerusier.

Monsieur Walser et la forêt (O Senhor Walser, 2006). Traduit du portugais en 2011 par Dominique Nédellec. 47 pages. Dessins de Rachel Caiano. Editions Viviane Hamy.
Ce coup-ci, les chapitres se suivent : c'est en fait une nouvelle
.
Monsieur Walser s'est fait construire la maison de ses rêves dans la forêt. Il est bien à l'écart de la ville, comme on peut le voir ci-dessous (il est tout en haut à gauche).


o bairro

"Si, jusque-là, l'absence d'un espace confortable, clos, rien qu'à lui, avait été un obstacle insurmontable à la concrétisation de certaines invitations qu'il avait bien en tête depuis plusieurs années, comme déjà écrites ou verbalisées, désormais, alors qu'on sentait encore cette ostensible odeur de neuf provenant du bois, de la peinture sur les murs et même du bruit des machines nécessaires à sa vie domestique d'homme sans compagnie, mais qui malgré tout, cela va ce soi, s'alimente et salit les choses, désormais, donc, avec cette nouvelle maison, tout lui semblait possible. Pour Walser, la maison n'était pas seulement un lieu conquis par l'humanité sur la forêt, sur l'espace que les choses non humaines semblaient avoir décrété comme leur appartenant, c'était aussi un paysage idéal pour commencer à parler avec d'autres hommes - ce dont il ressentait le plus grand besoin." (page 10).

On a trois éléments : Walser est un homme qui voit loin, pour lui, un plan, c'est vraiment du long terme, tout comme les phrases qui prennent du temps pour s'écrire, qui posent tous les éléments avant de parvenir à la conclusion. Walser va attendre des années avant d'inviter une copine, en attendant que sa super maison soit prête. On peut penser qu'il n'est pas très sûr de lui et qu'il ne mise pas sur ses qualités propres, qu'il veut un cadre adéquat, ou bien encore - et c'est plus probable - que le cadre est un préalable non négociable, que tout plan a une étape 1 et une étape 2, et qu'il faut respecter l'ordre pour que tout se passe bien.

Ensuite, son besoin d'humanité et de compagnie, Walser semble ne pouvoir le réaliser qu'en se retirant en pleine nature.

Et, troisième point (on est bien chez Tavares), cette nature n'est pas quelque chose de positif, c'est une menace pour l'Homme, qui est en lutte contre la nature hostile.
La technologie s'oppose à la nature, elle permet à l'Homme de la maîtriser, mais le combat est permanent. Au moindre instant d'inattention, elle va reprendre le dessus.

Mais tout va bien.
"Comme Walser est content !" (page 15).
"Dans toute la maison, une odeur de neuf ! Un parquet en bois clair, bien verni, revêt le sol de l'ensemble des pièces, qui sont fort nombreuses, soit dit en passant. C'était excessif, sans aucun doute, mais comment blâmer celui qui s'enthousiasme tant de ses propres espoirs, qui met à profit un terrain dont personne ne veut pour bâtir sur la plus grande surface possible ?" (page 17).

Quelle belle maison ! "Dans la cuisine, Walser promène sa main curieuse sur les carreaux de faïence le long du mur. [...]
Il ouvre le robinet et sans utiliser de verre, en inclinant le cou comme lorsqu'il était enfant, il boit l'eau la plus délicieuse qu'il se rappelle avoir bue.
" (page 19)
"Mais, tout à coup, on sonne à la porte. Qui cela peut-il être ?" (page 22).

Bien sûr, les plans de Monsieur Walser ne vont pas aller exactement comme il le voudrait. Mais qu'importe, il a de grands projets !

C'est une petite nouvelle très sympathique, mais qui ne possède pas la fantaisie de Monsieur Valéry ou de Monsieur Calvino.

On notera des illustrations curieuses...
caiano

Soit Rachel Caiano, la dessinatrice, était vraiment pressée, soit c'est très signifiant : cette forme étrange, serait-ce le Mal qui menace la maison, qui pourrait y entrer par des interstices ?

monsieur brecht et le succès
Couverture : George Grosz, Eclipse du soleil. 1926.

Monsieur Brecht et le succès (O Senhor Brecht, 2004). Traduit du portugais en 2010 par Dominique Nédellec. 67 pages. Dessins de Rachel Caiano. Editions Viviane Hamy.
"Bien que la salle fût pratiquement vide, monsieur Brecht commença à raconter ses histoires." (page 9).

Suivent cinquante histoires, courtes ou très courtes - elles dépassent rarement une page -, souvent burlesques, qui illustrent par l'absurde, et souvent par un renversement de perspective, la stupidité du "Système", des hommes pris dans leur ensemble, de leur obéissance aveugle aux ordres. Et ceux qui portent un jugement bien carré sur le monde découvrent qu'il est un peu moins simple qu'ils ne le pensent.

Voici quelques-unes de ces histoires, choisies parmi les plus courtes.

"Changements.
Elle avait été manucure dans un salon de coiffure. Après les grands changements qu'avait connus le pays, et mettant ainsi à profit son expérience professionnelle, elle faisait désormais partie de ce corps de fonctionnaires qui amputaient les doigts des criminels.
" (page 19).

"Panne.
En raison d'un inexplicable court-circuit, c'est le fonctionnaire qui abaissa le levier qui fut électrocuté, et non le criminel qui se trouvait assis sur la chaise.
Comme l'on n'était pas parvenu à réparer la panne, c'était désormais le fonctionnaire du gouvernement qui prenait place sur la chaise électrique, tandis que le criminel était chargé d'abaisser le levier mortel.
" (page 25)

"Trop tôt.
Quand la guerre commença, les cartes n'étaient pas encore prêtes. Par inadvertance, l'armée tout entière - avec ses milliers de soldats, ses canons et ses tanks - s'engagea dans un cul-de-sac.
" (page 35)

"L'importance des philosophes.
Le philosophe disait que seuls les hommes s'engageaient dans des entreprises d'importance, tandis que les animaux ne se consacraient qu'à des actions insignifiantes.
C'est alors qu'un tigre arriva qui dévora le philosophe, corroborant ainsi à pleines dents la théorie susdite.
" (page 39)

"Le faussaire.
Arriva le moment où un homme, qui avait passé sa vie à faire de faux tableaux, perdit la vue. C'était un vice : il se mit à falsifier des morceaux de musique.
À la morgue, après son décès, on le confondit avec un autre.
" (page 54).

Les dessins de Rachel Caiano sont astucieux : une foule de plus en plus nombreuse à chaque page. En tournant rapidement les pages du livre, on voit les gens venir vers nous, se masser. Normal : les histoires de Monsieur Brecht ont du succès !

Très bon livre.

 


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