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SARAMAGO José
(Azinhaga, 1922 - à Lanzarote, Îles Canaries, Espagne, 18/06/2010)


saramago

 

Ecrivain, journaliste.
Bon élève, il a été placé en école professionnelle à l'âge de 12 ans, car ses parents étaient trop pauvres.

Pendant deux ans, il a travaillé comme mécanicien automobile, puis a occupé divers postes administratifs, pour finalement devenir journaliste et traducteur.
Il lui faudra de nombreuses années pour s'imposer dans le monde littéraire : près de trente ans s'écoulent entre son premier roman Terre du péché (Terra do pecado, 1947) et son deuxième : L'Année 1993 (O ano de 1993, 1975).
Le succès vient avec Le Dieu Manchot (1982), roman qui lui assure une renommée internationale.
Saramago est membre du Parti communiste portugais depuis 1969.

Il a reçu le Prix Nobel de Littérature en 1998, devenant le premier et jusqu'à présent le seul écrivain de langue portugaise a l'avoir obtenu.



L'Aveuglement, de Saramago, dans la beauté de l'île de Versailles, à Nantes, le 6 novembre 2008.

 

- L' Aveuglement (Ensaio sobre a Cegueira, 1995, Editions du Seuil, 303 pages, traduit par Geneviève Leibrich).

C'est le début. Un feu passe au rouge, les voitures s'arrêtent. Puis c'est le feu vert... une voiture ne repart pas. Que se passe-t-il ? Un problème mécanique ?

"Les nouveaux piétons en train de s'assembler sur les trottoirs voient le conducteur de l'auto immobilisée gesticuler derrière le pare-brise pendant que les voitures klaxonnent frénétiquement. Plusieurs conducteurs sont déjà sortis de leur véhicule, prêts à pousser la voiture en panne là où elle ne gênera pas la circulation, ils frappent furieusement contre les vitres fermées, l'homme à l'intérieur tourne la tête vers eux, d'un côté, puis de l'autre, on le voit crier quelque chose et aux mouvements de sa bouche on comprend qu'il répète un mot, non, pas un mot mais trois, c'est bien cela, comme on l'apprendra quand quelqu'un aura enfin réussi à ouvrir une portière, Je suis aveugle.
On ne le dirait pas. A première vue, à un simple coup d'oeil, seule possibilité pour l'instant, les yeux de l'homme paraissent sains, l'iris a un aspect net, lumineux, la sclérotique est blanche, compacte comme de la porcelaine. Les paupières largement ouvertes, la peau crispée du visage, les sourcils soudain froncés, tout cela, chacun peut l'observer, est l'effet destructeur de l'angoisse. [...] Je suis aveugle, je suis aveugle, répétait-il avec désespoir pendant qu'on l'aidait à sortir de la voiture, et les larmes qui jaillissaient rendirent plus brillants les yeux qu'il prétendait morts.
" (page 12).

"L'aveugle éleva les mains devant ses yeux, les déplaça, Rien, c'est comme si j'étais en plein brouillard, comme si j'étais tombé dans une mer de lait, Mais la cécité est noire, Eh bien moi je vois tout blanc [...]" (page 13).

C'est le début de l'épidémie d'aveuglement...
On aura noté le style particulier de Saramago : les dialogues sont écrits à la suite, sans retour à la ligne. Cela pourrait paraître gratuit, mais - en tout cas dans ce roman - cela renforce la coulée du roman, une lave pâteuse qui avance inexorablement, les dialogues, les descriptions et les commentaires ironiques formant un tout.

Le grotesque même des aveugles est souvent pathétique et malheureusement drôle :
"C'est ce type qui est coupable de notre malheur, si j'avais des yeux je le tuerais à l'instant même, vociféra-t-il en indiquant l'endroit où il croyait que se trouvait l'autre. L'erreur de direction n'était pas grande, mais le geste dramatique eut un effet comique car le doigt accusateur désignait une table de chevet innocente." (page 52).

Les aveugles sont rapidement parqués : il faut limiter la contagion.
"Les cris avaient diminué, l'on entendait maintenant des bruits confus dans le vestibule, c'étaient les aveugles qui se cognaient en troupeau les uns aux autres, qui se pressaient dans l'embrasure des portes, certains s'égarèrent et aboutirent dans d'autres dortoirs, mais la majorité, se bousculant, agglutinée en grappes ou se propulsant individuellement, agitant les mains avec angoisse comme s'ils se noyaient, entra dans le dortoir en tourbillon, comme poussée de l'extérieur par un rouleau compresseur. Plusieurs tombèrent et furent piétinés. Comprimés dans la travée étroite, les aveugles débordaient peu à peu dans les espaces entre les grabats, et là, tels des bateaux qui arrivent enfin à bon port au milieu de la tempête, ils prirent possession de leur mouillage personnel, un lit, et ils protestaient, s'exclamant qu'il n'y avait plus de place pour personne, les retardataires n'avaient qu'à chercher ailleurs." (page 71).

Il existe peut-être des moyens plus radicaux pour endiguer l'épidémie. Par exemple, voici la conversation entre le Ministère de la Santé et le Ministère des Armée :
"[...]Il y a ici un colonel qui pense que la solution serait de tuer les aveugles au fur et à mesure qu'ils perdraient la vue, Le fait qu'ils soient morts au lieu d'être aveugles ne changerait pas grand-chose au tableau, Etre aveugle ce n'est pas être mort, Oui, mais être mort, c'est être aveugle, Bon, alors vous nous en envoyez deux cents environ, Oui, Et qu'allons-nous faire des chauffeurs d'autocar, On les interne aussi. Ce même jour, en fin d'après-midi, le ministère de l'Armée téléphona au ministère de la Santé, Vous connaissez la nouvelle, ce colonel dont je vous ai parlé est devenu aveugle, Que pense-t-il maintenant de son idée, Il y a pensé, il s'est brûlé la cervelle, Il n'y a pas à dire, son attitude est cohérente, L'armée est toujours prête à donner l'exemple." (pages 106-107)

Saramago a très souvent des remarques ironique, comme par exemple :
"Comme il n'y avait pas de témoins, et s'il y en eut rien ne porte à croire qu'ils eussent été appelés dans le cadre de ce procès-verbal à nous relater les événements, il est tout à fait compréhensible que quelqu'un demande comment il est possible de savoir que les événements se sont déroulés ainsi et pas autrement, et la réponse à donner est que tous les récits sont comme ceux de la création de l'univers, personne n'était là, personne n'y a assisté, mais tout le monde sait ce qui s'est passé." (page 247).

L'aveuglement de tout un pays conduit à une désorganisation totale, c'est bien sûr la lutte pour la survie, les instincts qui ressurgissent, les bassesses humaines, mais aussi la générosité de certains, la solidarité nécessaire des aveugles. On peut y voir ce que l'on voudra, parabole, symbole.

En tout cas, c'est un roman scotchant, ultra efficace, horrible et parfois magnifique.

L'aveuglement est un roman brillant.

Le film n'est bien sûr pas à la hauteur. Le problème principal est que dans un livre on imagine. Si l'auteur ne vous dit pas ce qui se passe par "ses" yeux, vous n'avez que les informations qu'il vous donne pour vous représenter le monde. Dans un film, on voit. Or, c'est une histoire d'aveugles...
Une des affiches du film (on pourra en trouver d'autres en bas de page, mais celle-ci - contrairement aux autres - ne "cafte" pas sur un élément de l'histoire) :
blindness
Certaines scènes s'inspirent bien sûr de La Parabole des aveugles :
la parabole des aveugles   La Parabole des Aveugles
A gauche : Pieter Bruegel l'Ancien, La Parabole des aveugles. 1568. Musée Capodimonte de Naples.
A droite : Copie de Pierre Breughel le Jeune (d'Enfer). Vers 1630. Musée du Louvre.
« Si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou. » (Matthieu, 15,14).
" Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un tou ? Le disciple n'est pas au-dessus de son maître, mais tout disciple bien formé sera comme son maître." (Luc, 6,39).
(Traduction oecuménique. Le Livre de Poche).


Le Dieu Manchot (Memorial do convento, 1982 ; traduit du portugais par Geneviève Leibrich). 420 pages.

Nous sommes dans la première moitié du XVIII° siècle.

Le fil conducteur de cette histoire foisonnante, c'est la construction d'un monastère à Mafra (village –actuellement ville de 53 000 habitants - situé 28 kilomètres de Lisbonne) conséquence d'une promesse du roi s'il avait un enfant. Ce monastère, financé par l'or du Brésil, va prendre des dimensions gigantesques, nécessiter des efforts surhumains.

Les deux personnages principaux parmi une multitude de personnages, souvent seulement entrevus, sont Balthazar et Blimunda (c'est d'ailleurs le titre en anglais : Baltasar and Blimunda).
Balthazar Sept-Soleil est un soldat qui a perdu le bras gauche au combat. Blimunda est celle qui devient sa compagne, une femme qui possède un étrange pouvoir.
Sa mère – plus ou moins hérétique - est "condamnée à être fouettée publiquement et à subir huit années de bannissement dans le royaume d'Angola […]" (page 65).

D'autres n'ont même pas cette chance :
"Sébastienne Marie de Jésus est passée, tous les autres sont passés, la procession a fait un tour entier, ceux qui avaient été condamnés à ce châtiment reçurent le fouet, les deux femmes furent brûlées, l'une qui avait déclaré vouloir mourir dans la foi chrétienne fut préalablement étranglée au garrot, l'autre fut rôtie vive en raison de la persévérance contumace dont elle fit montre jusqu'à l'heure de sa mort, un bal s'est formé devant les bûchers, hommes et femmes dansent, le roi s'est retiré, il a regardé, il a mangé, il est reparti, en compagnie des infants il a regagné le palais dans son carrosse tiré par six chevaux, gardé par sa garde, le soir tombe vite mais la chaleur est toujours suffocante, le soleil est un garrot, sur le Rossio descendent les grandes ombres du couvent des Carmes, les femmes mortes sont abaissées sur les tisons pour qu'elles achèvent de se consumer, la nuit venue leurs cendres seront éparpillées, même le Jugement dernier ne saurait les rassembler, les gens rentrent chez eux, confortés dans leur foi, portant collée à la semelle de leurs souliers quelque poussière de suie, quelque fragment poisseux de ces chairs noircies, du sang peut-être, encore visqueux s'il ne s'est pas évaporé sur les braises." (page 66-67).

Blimunda ne passe pas inaperçu "[…] avec sa chevelure rousse, mais le mot est injuste car sa couleur est celle du miel, et ses yeux clairs, verts, gris, bleus quand la lumière les frappait de plein fouet et subitement très sombres, d'un brun couleur de terre, eau emplie de ténèbres, et noirs quand l'ombre les recouvrait ou les effleurait à peine […]" (page 125).

On le voit, le narrateur est très présent, il dit, corrige, anticipe… Plus qu'un texte écrit, c'est un roman oral.

Il faut aussi parler un peu d'un prêtre, le Père Bartolomeu Lourenço, qui rêve de voler grâce à une machine de son invention, la Passarole…

"moi, le père Bartolomeu Lorenço, revenu de Hollande où je suis allé vérifier si en Europe on savait déjà voler avec des ailes, m'enquérir si dans l'étude de cette science l'on y était plus avancé que moi dans mon pays de marins, et à Zwolle, Ede et Nijkerk j'ai étudié avec quelques vieux sages et alchimistes, de ces hommes qui savent faire éclore des soleils dedans les cornues et qui meurent ensuite de mort étrange, se desséchant jusqu'à n'avoir pas plus de substance qu'une botte de paille cassante et qui comme la paille alors s'embrasent, c'est leur vœu à tous quand vient l'heure de mourir, je ne laisserai que cendres, et spontanément ils prennent feu […]" (page 142).
Parfois, le texte passe ainsi de la troisième à la première personne.

Il y a de nombreux passages amusants et beaux à la fois, ainsi lorsque le prêtre s'en revient d'un de ses voyages : "[…] et Balthazar ne répondit pas mais il avait deviné que c'était le prêtre, les mules qui servent au transport des ecclésiastiques étant empreintes d'une authentique douceur évangélique, peut-être acquise, qui contraste avec la pétulance encore rebelle de celles qui ne sont montées que par des laïcs […] (page 147)

Après avoir évoqué l'image bien connue du rameau d'olivier, Saramago écrit : "D'aucuns penseront que la petite branche est une offre de paix au lieu qu'il est tout à fait manifeste qu'elle est la première brindille d'un fagot futur […]" (page 223)

"Le soleil s'est posé sur l'horizon de la mer, orange dans la paume de la main, disque de métal retiré de la forge et mis à refroidir, sa brillance ne blesse plus la vue, il fut blanc, puis cerise, puis vermeil, puis rouge foncé, il resplendit encore, mais sourdement, il nous dit adieu, au revoir, à demain […]" (page 239).

"[…] du sol monte une odeur âcre, celle de la sève de la marguerite, parfum du monde à son premier jour, avant que Dieu n'eût inventé la rose." (page 316).

Parfois, les énumérations sont interminables... mais elles sont justifiées : les processions sont elles-mêmes interminables. Ainsi, le lecteur s'en rend bien compte, presque physiquement. "[…] la procession n'en est encore qu'à sa première moitié […] mais l'attention des spectateurs faiblit" (page 184), écrit Saramago, ironiquement.

Un roman foisonnant, énorme ; parfois, sans doute, Saramago en fait un peu trop, mais il est souvent – très souvent – impressionnant.
Il ne se lit pas en cinq minutes, il faut lui donner du temps.


On pourra voir, sur http://en.wikipedia.org/wiki/Mafra_National_Palace des photos du monastère-palais, dont la bibliothèque qui contient actuellement 40 000 livres.

13 ans furent nécessaires à sa construction, avec un nombre moyen de 15 000 ouvriers, avec des pointes à 45 000. 1 383 ouvriers périrent. 400 kilos de poudre furent nécessaire pour araser ce qui devait l'être.
Le complexe occupe au total 37 790 mètres carrés. 1 200 salles, 4 700 portes et fenêtres (il écrase le château de M. le baron de Thunder-ten-tronck).

Concernant ce personnage très singulier qu'était le Père Bartolomeu Lourenço, on pourra voir sur : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bartolomeu_Lourenço_de_Gusmão


Photographié à Porto, le 29/05/2010.


Le Radeau de Pierre (A jangada de pedra, 1986 ; traduit du portugais par Claude Fages). 346 pages. Points Signatures.

Le roman est placé sous l'égide d'une citation d'Alejo Carpentier : "Tout futur est fabuleux".
Puis, il commence ainsi : "Quand Joana Carda griffa le sol avec une branche d'orme, tous les chiens de Cerbère se mirent à aboyer, semant panique et terreur dans la population car une croyance datant des temps les plus reculés voulait que, si la gent canine, qui avait toujours été muette, se mettait soudain à aboyer, la fin du monde serait proche." (page 9).
Cerbère est une commune française des Pyrénées Orientales. Par contre, Joana Carda se trouvait au Portugal à ce moment fatidique... Etonnant, non ?

"Si quelqu'un avait demandé à Joana Carda ce qui lui était passé par la tête pour se mettre à griffer le sol avec un bâton, geste d'adolescente lunatique plutôt que de femme pondérée ou comment elle avait pu ne point songer aux conséquences d'un acte en apparence si peu sensé, et chacun sait que ce sont les plus dangereux, elle aurait sans doute répondu, Je ne comprends pas ce qui s'est passé, le bâton était par terre, je l'ai ramassé et j'ai tracé une ligne [...]" (page 10).
Les chiens muets qui se mettent à aboyer... une ligne étrange tracée au sol... mais aussi des oiseaux au comportement étrange, une pelote de laine singulière... Et que se passe-t-il ? La péninsule ibérique se met à dériver ! Pourquoi ? La faute à qui ?
Ce n'est plus une péninsule, mais une île, un Radeau de pierre. La césure a eu lieu exactement à la frontière entre l'Espagne et la France, une coupure nette, comme au fil de plomb. Les Pyrénées sont coupées, les falaises, droites, sont vertigineuses.
Le roman est paru au Portugal en 1986, année de l'entrée du pays en Europe, ce n'est vraisemblablement pas un hasard :
"Encore qu'il ne soit guère flatteur de le confesser, certains Européens, se voyant libérés des incompréhensibles peuples occidentaux qui naviguaient désormais démâtés au milieu de l'océan qu'ils n'auraient jamais dû quitter, considérèrent ce fait comme une bénédiction, la promesse de jours meilleurs encore, chacun avec son semblable, finalement on commence à comprendre ce qu'est l'Europe, quand bien même quelques parcelles dégénérées s'accrochent encore qui finiront bien tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre, par se détacher. Parions qu'à la fin des fins, nous allons nous voir réduits à un seul pays, quintessence de l'esprit européen, simple, sublimé, parfait, l'Euope, c'est-à-dire la Suisse." (page 168).

La toile de fond du roman montre (un peu, et de façon amusée) les conséquences politiques du phénomène. On voit par exemple la mise en place, au Portugal, d'un gouvernement de salut national. "Car, et il est bon que personne n'ait de doutes là-dessus, les gouvernements de salut national sont eux aussi excellents, on peut même dire que ce sont les meilleurs, dommage que les patries n'en aient besoin que de loin en loin, c'est la raison pour laquelle nous n'avons généralement pas de gouvernements qui sachant gouverner nationalement." (page 221).
On voit la réaction des peuples européens et ibériques, des gouvernements Américain et Soviétique, on suit les scientifiques désemparés (que se passe-t-il ? le radeau va-t-il vraiment à la dérive... ?), et surtout une poignée de personnages hors du commun, et là, c'est une sorte de "fantaisie" très intéressante, très belle souvent.

Le roman est virtuose, Saramago s'amuse.
La voiture de nos héros a un nom (et presque une personnalité) : "Deux-Chevaux". A un moment, on arrive à Lisbonne : "Deux-Chevaux traverse le pont lentement, à la vitesse minimum autorisée, pour donner l'Espagnol le temps d'admirer la beauté des paysages de terre et de mer, ainsi que la grandiose construction qui relie les deux berges du fleuve, construction périphrastique, nous parlons de la phrase, bien entendu, utilisée dans le seul but d'éviter la répétition du mot pont, ce qui produirait un solécisme de l'espèce pléonastique ou redondante. Dans les divers arts et principalement dans l'art d'écrire, le meilleur chemin entre deux points, même proches, n'a jamais été, ne sera jamais et n'est pas la ligne droite, jamais au grand jamais, manière énergique et emphatique de faire taire les doutes." (pages 112-113).

Ecriture remarquable, très inventive, auteur qui s'amuse, monde fantaisiste, personnages originaux, histoire intriguante et fascinante, rebondissements, rien ne manque... sauf une fin à la hauteur, peut-être. On voudrait du grandiose, du frappant ; on a de la demi-teinte. Le lecteur (moi, en tout cas) a l'impression de ne pas avoir fini le livre. Le roman étant en même temps souvent une réflexion sur l'écriture, les moyens à mettre en oeuvre pour parvenir à faire une oeuvre, peut-être était-ce là un des buts de l'oeuvre : l'expectative, la non-fin, le roman comme une représentation de la vraie vie.

On peut préférer Le Dieu Manchot (plus "lourd") ou bien L'Aveuglement (plus "sérieux"), mais le Radeau de pierre est une fantaisie (parfois mélancolique) captivante.

Le Conte de l'Ile Inconnue (O conto de Ilha Desconhecida, 1997 ; traduit du portugais par Genevière Leibrich. Gravures d'Olivier Besson). Seuil. 60 pages.
"Un homme s'en fut frapper à la porte du roi et lui dit, Donne-moi un bateau. La maison du roi comptait de nombreuses autres portes, mais celle-là était celle des requêtes. Comme le roi passait tout son temps assis à la porte des offrandes (offrandes qui lui étaient destinée, bien entendu), chaque fois qu'il entendait quelqu'un frapper à la porte des requêtes il faisait la sourde oreille, et ce n'était que lorsque les coups persistants du heurtoir en bronze devenaient un vrai scandale, tirant le voisinage de sa quiétude (les gens commençaient à maugréer, Quel roi avons-nous donc là, qui refuse de donner audience), qu'il ordonnait à son premier secrétaire d'aller voir ce que voulait le requérant, que rien ne pouvait faire taire." (pages 7-8).

Pourquoi donc cet homme veut-il un bateau ?
"Pour me lancer à la recherche de l'île inconnu, répondit l'homme, Quelle île inconnue, demanda le roi en déguisant son rire, comme s'il avait devant lui un fou délirant, un de ces fous qui ont la marotte de la navigation et qu'il ne faut surtout pas contrarier dès l'abord, L'île inconnue, répéta l'homme, Sottise, il n'y a plus d'îles inconnue, Elles sont toutes sur les cartes, Sur les cartes il y a seulement les îles connues, Et quelle est donc cette île inconnue que tu cherches, Si je pouvais te le dire, elle ne serait plus inconnue, Qui t'en a parlé, demanda le roi, à présent plus sérieux, Personne, Dans ce cas, pourquoi t'obstines-tu à dire qu'elle existe, Simplement parce qu'il est impossible que n'existe pas une île inconnue [...]" (pages 16-17).
L'homme réussira-t-il à persuader le roi ? Pourra-t-il partir ? Découvrira-t-il quelque chose ? Ces questions peuvent-elles amener à penser au lecteur qu'il y a plus de choses dans ces questions qu'il n'y en a dans le conte ?

Un petit conte somme toute assez joli, très simple - peut-être un peu trop ? -, qui n'ajoutera rien à la gloire immortelle de Saramago.
Quelques jolies gravures d'Olivier Besson agrémentent ce petit conte :


quasi objets

Quasi objets (Objecto Quase, 1984 ; traduit du portugais en 1990 par Claude Fages). Editions du Seuil. 183 pages.
Il s'agit d'un recueil de six nouvelles.

En exergue, on trouve une citation :
"Si l'homme est formé par les circonstances,
il est nécessaire de former les circonstances de façon humaine."
Karl Marx et Friedrich Engels, La Sainte Famille.

1/ La Chaise. 30 pages.
Toute l'histoire tient en ceci : un homme tombe de sa chaise.
C'est tout. Mais, contrairement à Tsutsui Yasutaka qui, dans la nouvelle Le lit, mode d'emploi (du recueil Le Censeur des rêves) décrivait avec une minutie incroyable comment il faut se coucher sans risque dans un lit, ici Saramago dilate le temps, mais fait aussi des tours et des détours, comme il l'affectionne. D'ailleurs, si la chaise est tombée, c'est à cause du travail de sape d'un ver.

C'est parfois un peu lent, un peu lourd, et parfois, c'est très réussi :
"Si l'on nous permet cette tautologie, quelque part se trouve le lieu. Quelque part se trouve le lieu où le coléoptère, qu'il appartienne au genre hylotrope ou Anobium ou à un autre encore [...] s'est introduit dans la chaise, d'où il s'est mis à voyager, rongeant, mangeant et évacuant, ouvrant des galeries le long des veines les plus douces, jusqu'à l'endroit idéal de la fracture, combien d'années plus tard on l'ignore, mais compte tenu de la brièveté de la vie des coléoptères, on peut affirmer que les générations qui, jusqu'au jour de gloire, se sont nourries de cet acajou, ont dû être nombreuses, noble peuple, vaillante nation. Méditons un peu sur cette oeuvre patientissime, cette autre pyramide de Chéops s'il est permis d'orthographier ainsi de l'égyptien en français, que les coléoptères ont édifiée sans que l'on en puisse rien voir de l'extérieur, mais dont les tunnels finiront inévitablement par aboutir à une chambre mortuaire." (pages 17-18)
On voit déjà, à travers cette nouvelle, ce qui va devenir le fil conducteur du recueil : un comportement anormal des objets, et son influence sur l'Homme. Ici, un pied de chaise se rompt à cause de petites bêtes, si petites... et l'Homme tombe.

2/ Embargo. 20 pages
"Il s'éveilla avec la vive sensation d'un rêve décapité et aperçut devant lui le châssis gris et gelé de la vitre, l'oeil équarri de l'aube qui entrait, livide, taillé en croix et dégouttant de transpiration condensée." (page 43).
Un homme se lève. Il doit aller travailler, ce brave homme. Il prend sa voiture et se dit, Mais si j'allais prendre de l'essence, car il y a un embargo, Stupide embargo. "La panique, les heures d'attente, les files de dizaines et de dizaines de voitures
" (page 47). "La voiture fonctionnait à merveille. Il ne s'était jamais senti aussi bien en la conduisant. Il alluma la radio au moment des informations. Ça allait de mal en pis. Ces Arabes. Ce stupide embargo.
Soudain, la voiture fit une embardée et de se mit à dévaler la rue à droite, avant de s'arrêter dans une file de voiture plus courte que la première. Qu'est-ce que ça signifiait ?
" (page 48).
Le comportement anormal des objets prend de l'ampleur.
Une nouvelle pas mauvaise, mais pas foncièrement originale.

3/ Reflux. 23 pages.
"Et ce cimetière allait être le seul du pays. Ainsi en avait décidé la personne royale. Quand la suprême grandeur et la suprême sensibilité se confondent dans la personne d'un roi, il est possible d'avoir un cimetière unique. [...] Comme tous les rois, et comme tous les présidents, il devait voyager, visiter ses domaines, cajoler les enfants choisis au préalable par le protocole [...]" (pages 68-69).
Mais à chaque voyage, le roi est confronté avec la mort : veuve en jupe noire, cortège funèbre... Un peu comme Siddhartha Gautama, à qui l'on voulait cacher la misère de ce monde, il décide d'évacuer la mort de son pays, de la regrouper, la centraliser, en créant un vaste cimetière unique et obligatoire. S'ensuit la description de l'effort colossal de tout un pays : la mise en place d(une infrastructure phénoménale, le déplacement de tous les morts, la constructions de routes le cortège de camions... et tous les métiers, petits et grands, qui en profitent. Saramago va au bout des conséquences sidérantes du projet.
Très bon.

4/ Les choses. 56 pages.
"En se refermant, la porte, haute et lourde, écorcha le dos de la main droite du fonctionnaire, et lui fit une entaille profonde, rouge, qui ne saigna pas." (page 91). Etrange... Nous sommes dans un monde parfaitement organisé, hiérarchisé (les gens ont une lettre en couleur sur la main, qui indique leur échelle dans la société).
"- Il y a eu pas mal de cas bizarres, ces dernières semaines.
- Le gouvernement s'en occupe et va certainement prendre des mesures.
" (page 95). Notre héros, fonctionnaire au Service des Réclamations spéciales (SRS), fait corps avec les directives du gouvernement (G). Qu'est-ce que ça veut dire que ces marches d'escalier qui disparaissent ? Ces objets qui ne réagissent plus comme ils le devraient, qui disparaissent... Le gouvernement (G) pourra-t-il enrayer la panique ?
Très bon.

5/ Le Centaure. 26 pages.
"Le cheval s'arrêta. Ses sabots non ferrés s'immobilisèrent sur les pierres rondes et glissantes qui couvraient le lit presque à sec du fleuve. L'homme écarta délicatement de ses mains les branches épineuses qui lui bouchaient la vue vers la plaine. Déjà, le jour se levait." (page 149).
La dissociation de l'homme d'un côté et du cheval de l'autre, est la grande originalité du texte. Il y a sans cesse une lutte, des arrangements entre l'homme et le cheval. Par exemple, le cheval peut dormir debout, pas l'homme. Le cheval a soif, l'homme boit, sans soif.
Le Centaure est le dernier de son espèce, il cherche les coins reculés, sauvages, loin de l'homme.
C'est assez fascinant.

centaure
Odilon Redon, Centaure visant les nues. 1895.


6/ La Revanche. 5 pages.
Un garçon arrive, sortant de nulle part, enfin de la rivière.
"Le garçon grimpa le talus sans regarder derrière lui. L'herbe finissait là. Plus haut, à perte de vue, le soleil calcinait les champs en jachère et les oliviers gris. Métallique, durissime, une cigale déchirait le silence. Au loin, l'atmosphère tremblait." (page 180).
Un texte mystérieux, très beau.

Bref, un bien beau recueil, qui commence avec une nouvelle un peu aride (la Chaise), suivie d'une nouvelle pas très originale (Embargo), mais qui donne ensuite à lire quatre très bonnes nouvelles, du très bon Saramago, avec ce mélange de mythique, de rouages bureaucratiques, de poésie, de distance et de vertige qui composent tout le plaisir qu'on a de le lire.


la caverne
La Caverne devant les sources de la Loue. 12 juin 2011.

La Caverne (A caverna, 2000). Traduit en 2002 par Geneviève Leibrich. Points.
Ce livre, dédié "à Pilar" (Pilar del Rio, journaliste, écrivaine et traductrice en espagnol des oeuvres de Saramago, qui devint sa seconde épouse en 1988)...
pilar

...commence par une citation de Platon, La République, Livre VII :
"Quelle scène étrange tu décris et quels prisonniers étranges. Ils sont semblables à nous."

Le roman commence ainsi : "L'homme qui conduit la camionnette s'appelle Cipriano Algor, il est potier de profession et a soixante-quatre ans, mais il en paraît moins. L'homme assis à côté de lui est son gendre, il se nomme Marçal Gacho et n'a pas encore trente ans. De toute façon, vu sa tête, personne ne lui en donnerait autant." (page 11).
Tous les dix jours, Cipriano Algor va chercher son gendre, pour le raccompagner quelques jours plus tard au Centre, où il est vigile. Le Centre, c'est comme une grande surface, sauf que c'est pire, c'est presque une ville dans la ville, avec ses étages, ses sous-sols, ses parcs d'attractions, ses cinémas, ses snacks...
De plus, Cipriano, qui est potier, livre le Centre en assiettes, cruches et plats divers.
Mais, comme c'était prévisible, le temps passe, la société évolue, et les attentes des consommateurs aussi. Nouveau monde, nouveaux besoins et nouveaux goûts.
Ecoutons notre potier, de retour chez lui. Il est à table avec sa fille.
"Cipriano Algor tendit la main vers son verre, but d'un seul trait le reste du vin et répondit très vite, comme si les mots lui brûlaient la langue, Ils ne m'ont pris que la moitié de la livraison, ils disent qu'il y a moins d'acheteurs pour la terre cuite et qu'il y a maintenant sur le marché de la vaisselle en plastique qui imite la faïence et que les clients la préfèrent, Il fallait s'y attendre, tôt ou tard ça devait arriver, la terre suite se craquelle, s'ébrèche, se fend au moindre choc, tandis que le plastique résiste à tout sans se plaindre, La différence c'est que la terre cuite est comme les être humains, il faut bien la traiter, Le plastique aussi, mais à un moindre degré, c'est vrai [...]" (page 35).

Comme toujours, il y a de très beaux passages :
"Quand Cipriano Algor dépassa la dernière maison du village et regarda en direction de la poterie, il vit la lumière extérieure s'allumer, une antique lanterne en métal suspendue au-dessus de la porte de sa demeure, et bien qu'elle brillât tous le soirs sans exception, son coeur cette fois s'en trouva réconforté et son âme tout émue, comme si la maison lui disait, Je t'attends. Presque impalpables, apportées, emportées au gré des vagues invisibles qui poussent l'air, des gouttes minuscules touchèrent son visage, le moulin des nuages ne tardera pas à se remettre à cribler la farine d'eau, avec toute cette humidité je ne sais pas comment les pièces pourront sécher." (pages 50-51).

Cipriano Algor pourra-t-il continuer à gagner sa vie, et à lui donner un sens, à sa vie, bien sûr ?
On retrouve les ingrédients habituels, le chien consolateur, le monde à la limite du fantastique et parfois au-delà, un certain humour, parfois des références auto-référentiels qui servent de clin d'oeil aux lecteurs qui suivent l'ordre des publications ("Ce don magique est aussi rare que cet autre dont il a été parlé ailleurs et qui consiste à voir l'intérieur des corps à travers le sac de peau qui les entoure", page 142).

C'est un roman intéressant, même s'il ne se passe pas grand chose.
Il y a une sorte de menace sourde des pauvres qui parfois attaquent les camions de marchandises, mais les divers éléments de l'histoire, la jolie veuve, le chien, tout cela fait un peu cahier des charges, éléments attendus ou du moins convenus dans l'univers de Saramago, disons-le franchement, Ce livre est nettement moins original que L'Aveuglement, Le Dieu Manchot ou encore Le Radeau de Pierre, mais à bien y réfléchir, cet univers de grandes surfaces, d'études de marchés, d'analyse des attentes des consommateurs, tout cela fait moins rêver qu'une histoire ludique de péninsule qui se détache du continent, mais nous pouvons tous nous retrouver mis au rebut, et de ce point de vue c'est donc peut-être l'un des livres de Saramago les plus proches de nous, celui qui nous concerne le plus par son sujet, qui ne fait certes pas rêver, mais nous pouvons le dire, Nous sommes tous des potiers sans travail en puissance, à part ceux qui sont à la retraite ou peuvent ne pas travailler, et puis finalement il y a la fin du livre, bien sûr, on aurait trouvé la fin du livre au début, cela aurait été tout de même étonnant, même si cela arrive parfois, mais passons et continuons notre propos, vers la fin donc, on a une sorte de suspens, quelque chose d'étrange, qui interroge, qui "questionne", pour parler branché, et là c'est franchement étonnant, un contraste réussi, une rencontre improbable, mais on n'en dira pas plus, tout ce qu'on peut dire c'est que c'est bien venu.
La vie continue, il ne tient qu'à nous qu'elle continue.



Egalement disponibles en français :
- Manuel de peinture et de calligraphie
- L'Année de la mort de Ricardo Reis
- Histoire du siège de Lisbonne
- L'Évangile selon Jésus-Christ
- Tous les noms
- L'autre comme moi
- La Lucidité
- Les Intermittences de la mort
- Le Voyage de l'éléphant

- Caïn


Films d'après son oeuvre :
- La Balsa de piedra (2002), réalisé par George Sluizer
- Blindness (2008) (d'après l'Aveuglement), film réalisé par Fernando Meirelles. Comparé au livre, il n'est pas très bon.

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