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YOSHIMURA Akira
(Tokyo, 01/05/1927 - décédé le 31/07/2006 d'un cancer du pancréas)
Né à Tôkyô le 1er mai 1927, il est l'auteur de plus de vingt romans, recueils de nouvelles et essais. Il a notamment reçu le prix Dazai en 1966.
Son oeuvre est assez diverse. Elle ne possède pas à première vue d'unité évidente comme celle de Ogawa Yoko, par exemple (mais c'est un reproche que certains ont fait à Stanley Kubrick, alors...).
On remarque néanmoins, à travers ce qui a été publié en français, des thèmes qui reviennent : la mort, la faim, la prison, la survie. On y trouve également un certain sens du destin, de l'inexorabilité, la question de savoir si lutter contre ce qui doit advenir a vraiment un sens.
Ou encore le thème de l'individu dans un environnement hostile, étranger : les éléments hostiles dans Naufrages, une société qui a tellement changé dans Liberté conditionnelle,
un effondrement des valeurs dans La Guerre des Jours lointains, un rejet dû à la profession Un Spécimen transparent, ou plus largement encore, un rejet de la vie dans Voyage vers les Etoiles...
Ce n'est pas une oeuvre humoristique.
Un grand écrivain.
- Naufrages (1982) est un roman intemporel situé dans un village de pêcheurs extrêmement pauvre isolé du monde par la mer et les montagnes. Le livre est écrit du point de vue d'un garçon de neuf ans, Isaku qui, en l'absence de son père parti louer ses services pour plusieurs années dans un village lointain, doit faire vivre le reste de la famille. On suit son apprentissage de la vie (son passage à l'état d'adulte), notamment tout ce qui touche aux cérémonies qui rythment la vie du village, décrites avec beaucoup de détails au début du livre puis, comme les saisons passent mais que les rites restent immuables, mentionnées avec moins de détails, le lecteur étant désormais familier avec elles. La survie du village dépend du naufrage occasionnel de bateaux chargés de marchandises, synonymes de richesses, qui surviennent parfois pendant la saison des tempêtes - d'autant plus que ces naufrages peuvent être un peu aidés. Mais la punition peut également venir de la mer...
La première partie possède peut-être un intérêt plus ethnographique que proprement romanesque (dû aux très nombreuses descriptions des cérémonies, les méthodes de pêche, etc.), mais la deuxième partie est vraiment réussie, avec une montée de tension qui aboutit à une fin très forte.
On peut rapprocher ce livre de Narayama, le livre de Fukazawa Shichirô, adapté au cinéma par Imamura Shohei (1982), ce qui est d'autant plus intéressant que ce même réalisateur a adapté un roman de Yoshimura Akira : Liberté conditionnelle (voir ci-dessous).
- Liberté conditionnelle (Kari-shakubo, 295 pages, Actes Sud, traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle). Un condamné à perpétuité sort de prison après quinze ans grâce à son comportement exemplaire. On découvre peu à peu ce qui l'a conduit à commettre un crime, en même temps que l'on suit ses difficultés d'adaptation. Car le Japon a beaucoup changé pendant sa détention : escalators, inflation, etc. De plus, il a été habitué à ce que l'on décide pour lui : il est tétanisé lorsqu'il doit prendre une décision, si minime soit-elle. Pris en charge par un tuteur qui lui trouve un travail dans un élevage de poulets, il tente de se réinsérer tout en ayant peur que son passé soit connu de ses nouveaux collègues... Pendant des années, il n'avait pensé qu'à une chose : sortir de prison, mais une fois dehors, il ne sait pas trop que faire de sa liberté et il donne l'impression de chercher à se recontruire une cellule à l'image de celle qu'il a habitée pendant si longtemps.
Très bon livre, adapté au cinéma par Imamura Shohei sous le titre L'Anguille (1997, Palme d'Or au Festival de Cannes).
Si l'on est intéressé par l'univers carcéral japonais, on pourra lire également La Lumière du Détroit, de Tsuji Hitonari.
- La Jeune Fille suppliciée sur une étagère (1959), suivi de Le Sourire des Pierres (1962) (Shojo kakei et shi no bisho, 142 pages, Actes Sud, traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle).
Il s'agit de deux récits de taille quasiment identiques mais d'intérêts différents. Dans la première nouvelle, une jeune fille d'un milieu pauvre vient de mourir, et c'est elle qui raconte, à la première personne, ce qu'il advient de son corps. Elle perçoit ce qui se passe, de façon à la fois ultra-précise pour certaines sensations qui se trouvent exacerbées (vision, ouïe) et plus floue, en ce qui concerne par exemple le passage du temps. Elle se détache des choses, ne cherche pas vraiment à anticiper les événements, elle se remémore un peu le passé mais pas trop. Le tout écrit avec un style en apesanteur, très doux... Vraiment excellent.
Le récit suivant, Le Sourire des Pierres, paraît en comparaison tenir un peu du complément de programme, pas désagréable en soi mais inférieur à La Jeune Fille. Il est intéressant d'y trouver des échos thématiques avec le premier récit. Eichi, un jeune homme qui vit avec sa soeur, répudiée pour cause de stérilité, rencontre par hasard Sone, un camarade d'enfance. Ce dernier va s'incruster dans leur vie... Sone est-il machiavélique ou bien ses actes sont-ils mal perçus ? Cimetières, pierres bouddhiques sont omniprésents dans l'histoire. Le lecteur verra venir la fin bien avant le pauvre Eichi, qui ne fait pas preuve d'une très grande perspicacité...
- La Guerre des jours lointains (Toi hi no senso, 1978, traduit du Japonais en 2004 par Rose-Marie Makino-Fayolle, Actes Sud, 286 pages).
Ce roman commence juste après la défaite japonaise de 1945. Pour une fois, il nous est donné de suivre le point de vue Japonais.
Les Américains ont gagné, ils arrivent au Japon. Cela donne, au cours du livre, quelques réflexions amusantes par leur décalage avec notre perception d'occidental. Pour ne citer qu'un exemple, les camions des Américains ont leurs phares allumés, même en plein jour. Qu'y voit l'officier Takuya Kiyohara, fraîchement démobilisé ? "On disait que s'ils roulaient dans la journée les phares allumés, c'était pour faire étalage de la richesse de leurs ressources […]" (page 15). On a déjà lu chez Amélie Nothomb (Stupeurs et Tremblements) le décalage qui pouvait exister entre Occidentaux et Japonais, mais on est ici dans un cadre autrement plus sérieux.
Par flash-backs - et avec un sentiment de fatalité dû à notre connaissance de l'Histoire - le lecteur est amené à suivre avec Takuya, qui travaille à la coordination des informations liées à la surveillance aérienne, les petits points sur les écrans radars que sont les B29 lorsqu'ils largueront la Bombe sur Hiroshima à 2000 kilomètres de là : "il venait d'entendre un curieux bruit, comme si l'on déchirait du papier, aussitôt suivi d'un choc étrange qui fit vibrer l'air autour de lui" (page 81) ; il sortira de son bunker pour découvrir la région de Fukuoka ravagée par des bombes incendiaires. La colère monte : "le spectacle horrible auquel il était confronté dépassait de loin tout ce qu'il aurait pu imaginer" (page 73).
Des avions américains sont abattus, des Américains faits prisonniers. Ainsi, pour la première fois, Takuya se trouve en présence de ces ennemis et là, surprise : "Il ne s'attendait pas à ce que la plupart d'entre eux fussent des jeunes gens de vingt ans, auxquels se mêlaient des garçons âgés de tout au plus de dix-sept ou dix-huit ans" (page 54). A peine l'Empereur Hiro-Hito annonce-t-il l'abdication du Japon qu'une décision est prise : la décapitation des prisonniers. Takuya a la "haine" comme on dirait aujourd'hui, d'autant qu'il a appris de la bouche des prisonniers que sur le chemin du retour après leurs missions de bombardements, ils avaient l'habitude d'écouter de la musique de jazz en regardant des photos de femmes dénudées. Takuya se porte volontaire. Mais c'est un crime de guerre qu'il commet ; il va être pourchassé par les forces américaines. Sera-t-il rattrapé, jugé, condamné ?
Le roman aborde l'extrême pauvreté du Japon de l'immédiate après-guerre, la famine qui fait des ravages, et l'humiliation face à l'occupant Américain. Il pose également des questions délicates sur la justice : exécuter des prisonniers est un crime de guerre, mais bombarder aveuglément des dizaines de milliers de civils n'en est-il pas un, si l'on se base sur les lois internationales ? Mais les lois, évidemment, sont appliquées par les vainqueurs, pas par les vaincus (c'est un peu ce que dit, toutes proportions gardées, le narrateur de Braveheart, le film de Mel Gibson : "Historians from England will say I am a liar, but history is written by those who have hanged heroes" - Les historiens d'Angleterre vous diront que je suis un menteur, mais l'Histoire est écrite par ceux qui ont pendu les héros).
On suit également très bien les retournements successifs de l'opinion japonaise quant à ces criminels de guerre, opinion modelée par les journaux au gré des intérêts américains par rapport à la situation géopolitique de la région. De là à souligner toute l'actualité de ce livre, il n'y a qu'un pas.
Sur les bombardements incendiaires américains au Japon, on pourra également lire L'Idiote, de Sakaguchi Ango.
- Voyage vers les étoiles, précédé de Un Spécimen transparent (Hoshi e no tabi, et Tomei Hyohon, récits traduits en 2006 par Rose-Marie Makino-Fayolle, Actes Sud, 151 pages).
Ces deux récits, marqués par la mort, sont dans la droite lignée de La Jeune Fille suppliciée sur une étagère.
Dans le premier récit, Un Spécimen transparent, Kenshiro - un homme de plus de soixante ans - travaille dans un hôpital universitaire. "Sa profession était méprisée et détestée par les gens. Il aimait se retrouver seul pour cette tâche ignoble, et éprouvait même une certaine assurance à se vautrer dans le mépris des autres qu'il ressentait." (page 16). Kenshiro s'occupe d'effectuer des prélèvements osseux sur des cadavres, pour aboutir à la fabrication de squelettes d'étude.
"Lorsque les os désarticulés étaient sortis des jarres après leur séjour d'un an dans l'eau, il fallait enlever à la brosse ou à la pince les chairs décomposées qui y adhéraient encore. Puis les plonger dans de la soude caustique, et après les y avoir fait mijoter de longues heures à feu doux, les rincer soigneusement plusieurs fois à l'eau claire. Ensuite on les blanchissait en les trempant dans de l'eau oxygénée, et après un long polissage à la brosse, on les reliait entre eux avec un fil de cuivre pour reconstituer le squelette. C'était un travail long et minutieux, qui usait les nerfs." (page 41). Mais auparavant, il y a une étape encore moins ragoûtante, qui permet à Kenshiro de tester Kamo, un jeune homme qui veut être son assistant :
"Le lendemain, par un heureux hasard, il y avait eu une désarticulation.
Demandant à Kamo de se tenir près de lui, il avait brandi un scalpel pour ouvrir en grand le ventre d'un cadavre bien avancé. Puis il avait empoigné les viscères pourrissant pour les sortir et les lâcher dans une odeur infecte au-dessus d'un baquet posé à ses pieds". (page 15).
Kamo ne bronche pas. Partage-t-il avec Kenshiro la même fascination
pour les os ?
Par la suite, le lecteur apprendra notamment d'où vient cette fascination de Kenshiro, la vie difficile qu'il mène (l'odeur de cadavres dont il a du mal à se débarrasser ne facilite pas les relations humaines), et ce qu'il prépare minutieusement chez lui, dans une petite pièce (travail solitaire qui n'est pas sans faire penser au roman Les Pierres, de Okuizumi Hikaru).
Un très bon récit.
Le deuxième récit, Voyage vers les étoiles (Prix Dazai 1966) est une histoire somme toute plus banale, mais vraiment très bien écrite.
Keichi est un étudiant. "A cette époque, même s'il partait de chez lui le matin pour aller à la gare, la vue des trains bondés lui enlevant tout désir d'y monter, il avait perdu l'habitude de fréquenter son école préparatoire. Sans but, il prenait le train ou l'autobus, errait dans des quartiers inconnus, se laissait aller au sommeil sur les bancs des jardins publics." (page 102). (on notera que la révolte de l'héroïne de Install, le court roman de Wataya Risa, consistait à mettre à la poubelle le contenu de sa chambre et à se défouler sur internet...). Il fait la connaissance d'un jeune homme, Miyake, et par son intermédiaire d'un groupe de jeunes gens un peu comme lui, qui viennent d'horizons divers.
"[Miyake] continua en expliquant que dès avant le commencement de la guerre sino-japonaise il existait des groupements religieux ayant le suicide comme finalité. Dans ces groupes où l'expression bouddhiste "offrir sa vie sans regret" était assimilée à la mort, les adeptes, vêtus de tuniques noires, se réunissaient dans des endroits peu fréquentés où ils s'exhortaient tous ensemble à mourir, et l'on racontait qu'effectivement beaucoup de jeunes gens y avaient perdu la vie. Bientôt, des arrestations avaient eu lieu et ces groupes avaient été démantelés sous prétexte qu'ils troublaient l'ordre public, mais on disait qu'au bout du compte ces organisations s'étaient ramifiées dans tout le pays.
Les autres l'avaient écouté en silence, et Keichi avait eu l'impression de comprendre vaguement la signification d'une telle mort, sans motif apparent." (page 113).
Se décideront-ils à passer à l'acte ? Iront-ils jusqu'au bout de leur chemin vers la mort volontaire, leur Voyage vers les étoiles ?
Très belle fin.
Un excellent livre.
A paraître :
Le Convoi de l'Eau (printemps 2008).
Outre l'Anguille (voir ci-dessus le livre Liberté conditionnelle), deux autres films ont été tirés de son oeuvre :
- Gyoei no mure (1983), film réalisé par un certain Shinji Soomai ;
- Hyôru (1981) film de Shirô Moritani (qui fut l'assistant metteur en scène de Kurosawa sur le tournage de Yojimbo).
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