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TANIZAKI Junichirô
(Tôkyô 24/07/1886-30/07/1965)


L'un des plus grands écrivains japonais, novelliste, essayiste (son fameux Eloge de l'Ombre), romancier, dramaturge, traducteur, scénariste de films... Il est le seul écrivain japonais à figurer au catalogue de la Pléiade (si cela a une quelconque signification...). Il a également publié une version modernisée du Dit du Genji.

Né en 1886 dans une famille aisée, son horizon s'assombrit lors de la ruine de son père. Il travaille alors pour poursuivre ses études, qu'il finit par abandonner (il est renvoyé de l'Université en 1911 car il ne pouvait plus payer les frais de scolarité) pour se consacrer à la littérature. Il publie des textes dans des revues, notamment une nouvelle qui le rendra célèbre, Le Tatouage (1910). Tout d'abord fasciné par la culture occidentale, ses textes sont emplis de bizarreries et d'extravagances provocantes. Par la suite, il sera de plus en plus influencé par la culture japonaise occidentale ; cette fracture dans son oeuvre coïncide avec son déménagement pour Kyôto, suite au séisme de Tôkyô de 1923.
Ses textes comporteront néanmoins encore des éléments provocateurs : fétichisme (du pied), domination... mais la provocation peut aussi provenir de l'omission, comme dans Bruine de Neige (également connu sous le titre de Quatre Soeurs) qui, écrit de 1937 à 1941, est totalement indifférent aux efforts de mobilisation patriotique de l'époque.
Un des thèmes de prédilection de Tanizaki est la fascination de la beauté féminine, qui peut amener l'homme à n'importe quel avilissement, à devenir volontairement esclave d'une ravissante créature qui se transformera ainsi en femme dominatrice.
Pour plus d'informations biographiques, on pourra par exemple se reporter à http://www.shunkin.net/tanizaki/biographie/biographie.html


- Un amour insensé (Chijin no ai, 1924, 276 pages, Editions Folio, traduit par Marc Mécréant).
Le premier roman de Tanizaki. Le narrateur, un ingénieur d'une trentaine d'années rencontre une très jeune femme, serveuse de quinze ans, Naomi. Elle le fascine parce qu'elle ressemble à une Occidentale (et plus exactement à Mary Pickford). Il la prend sous sa protection, et, tel un Pygmalion, l'éduque, veut en faire une femme "bien". Puis il l'épouse malgré (ou à cause) de la grande différence d'âge. Mais son caractère n'est pas exactement celui qu'il eût souhaité : elle est très attirée par tout ce qui est occidental (tout comme le narrateur, mais bien plus), le cinéma (avec les stars hollywoodiennes), la musique, l'anglais, mais aussi la façon de s'habiller, de danser, de penser, de se conduire. Elle est indépendante, jolie, superficielle, et mène son homme par le bout du nez... Le narrateur a une relation ambigüe avec elle. On pourrait dire qu'il aime son corps mais pas son esprit.
"Dès lors, je n'arrêtai plus de retourner danser avec Naomi. Chaque fois, j'étais écoeuré par ses défauts et, sur le chemin du retour, m'abandonnais à un sentiment de répulsion. Mais cela ne durait jamais bien longtemps et, en l'espace d'une nuit, mon coeur oscillait sans cesse de l'amour à la haine, aussi changeant que la prunelle d'un chat."(p.126). Il se laisse dominer avec plaisir : "Eût-elle été une renarde, avec un corps aussi ensorcelant, que j'aurais souhaité malgré tout, et avec joie, me laisser ensorceler." (page 147). "Je dois ici confesser l'indignité de ce qu'on appelle un homme. Pour ne rien dire de la journée, une fois la nuit venue elle triomphait régulièrement de moi. Triomphait de moi... je devrais plutôt dire que l'animal en moi se laissait subjuguer par elle." (page 193).
Se rebellera-t-il, ou continuera-il à penser qu'"elle ne trouverait pas d'autre homme capable de faire d'elle tout le cas que je faisais moi, et de lui passer toutes ses volontés - elle le savait pertinemment" (p.211) ? Comment évoluent leurs relations très conflictuelles ? C'est ce que le lecteur peut suivre dans cette "chronique d'un amour conjugal".
Excellent.
A noter que l'édition de la Pléiade, outre une notice très intéressante, corrige des détails : par exemple "Mac Sennett" (page 37) redevient Mack Sennett.

- Svastika (Manji, 1928-1930, 253 pages, Editions Folio, roman traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura).
"Monsieur, j'avais l'intention aujourd'hui de vous mettre au courant de tout, mais est-ce que je ne vous dérange pas dans votre travail ?" (page 7) . C'est ainsi qu'une jeune femme, Mitsuko, raconte son histoire à l'écrivain. On sait très tôt qu'elle ne finit pas bien pour tout le monde...
Tanizaki aurait pu vouloir donner une apparence de vérité, mais la structure en est trop élaborée, voire un peu artificielle. Il ne s'agit pas d'un pseudo récit "vrai" (même si Mitsuko montre à l'auteur des photos, décrites à travers une "note de l'auteur" (page 17-18), on est en plein dans le romanesque. Le Svastika du titre est pris ici en tant que croix qui tourne, évoquant la rotation des relations des quatre personnages principaux du roman.
Mitsuko, donc, est une femme dont la famille a de l'argent. Pour s'occuper, elle s'inscrit à une Ecole des Beaux-Arts (Naomi, dans Un amour insensé, prenait elle aussi des cours ; de fait, les deux femmes se ressemblent sur bien des points... mais dans Un amour insensé Naomi était parfois impénétrable, tandis qu'ici, le lecteur adopte forcément le point de vue de Mitsuko). Son mari, désigné sous le sobriquet moqueur de "Mister Husband", exerce mollement (pour s'occuper, lui aussi) la profession d'avocat. La famille de sa femme étant assez fortunée, il n'aurait pas besoin de travailler s'il le voulait ; de fait, il ne court pas vraiment après les clients.
A l'école des Beaux-Arts, Mitsuko tombe amoureuse d'une jeune femme, Sonoko, dont la beauté cache des abîmes de complexité perverse...
Tour à tour, dans le livre, chaque personnage manipule, ou croit en manipuler, un autre. Amours féminines, impuissance, on ne peut pas dire que Tanizaki n'appelle pas un chat un chat (si je puis dire...).
A noter que ce roman ne fait pas partie de l'édition de La Pléiade. On apprend, dans la chronologie du premier volume des oeuvres de Tanizaki (page LXVII), que le roman a été publié en vingt-deux livraisons et que, à partir de la neuvième livraison, il a été rédigé entièrement en dialecte d'Osaka. Inutile de préciser que, quoi qu'il fasse, le traducteur aura du mal à rendre l'original en français..
En conclusion : un très bon roman, tout de même un petit cran en dessous d'un Amour insensé, du fait de sa structure un peu forcée. Pour être très provocateur, voire sacrilège, je ferai une comparaison avec Bound, le film des Frères Wachowski : rebondissements un peu trop fréquents, mécanique trop bien huilée, volonté délibérée de choquer... bref un poil trop de roublardise, l'auteur jongle avec ses balles multicolores et semble nous dire : "regardez comme je suis fort". Mais c'est vrai qu'il l'est !


- La Vie secrète du seigneur de Musashi suivi de Le Lierre de Yoshino (NRF Gallimard, deux romans traduits par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura en 1987). 216 pages.

*
La Vie secrète du seigneur de Musashi (Bushûkô Hiwa, 1935, 155 pages chez NRF)
Ce court roman a également été traduit par Marc Mécréant sous le titre "Histoire secrète du sire de Musashi (Tanizaki, Oeuvres, Volume I, la Pléiade). La traduction en est assez différente, Marc Mécréant appréciant visiblement plus que d'autres traducteurs les images, les expressions, et les jeux de mots.

Par exemple, la préface avait été écrite par Tanizaki en Chinois ("L'usage de donner une préface en chinois à des ouvrages en japonais est attesté au cours des siècles" nous apprend une note, page 1842 tome I de la Pléiade) pour donner une couleur "authentique" à ce roman historique.
Ce fait n'est pas signalé dans l'édition de la NRF. Marc Mécréant, lui, a choisi de nous donner la préface en latin (avec la traduction en note, quand même). C'est beaucoup plus amusant, et sans doute bien dans l'esprit de l'original.

Musashi est un roman pseudo-historique qui se présente comme une étude historique objective et véridique (Jacqueline Pigeot, dans sa très intéressante notice - dans la Pléiade - insiste sur le fait que les principaux protagonistes sont inventés). Tanizaki historien nous raconte, grâce à diverses sources qu'il entrecroise, l'histoire secrète du seigneur de Musashi, censé vivre dans la deuxième moitié du XVI° siècle, et notamment l'influence de ses fantasmes sexuels sur ses actes guerriers.
Conspirations, manipulations, trahisons, bref la Grande Histoire (même inventée) motivée par un désir d'assouvissement de fantasmes lié à un désir sexuel "anormal".
Jacqueline Pigeot précise, toujours dans une notice de l'édition de La Pléiade que "Tanizaki témoignait là d'un certain courage, puisqu'en ces années 1930 l'on ne badinait pas avec le moralisme ni avec le passé national" (page 1840).

En 1549 ("en l'an dix-huit de l'ère Tenmon" traduit Marc Mécréant, avec une note explicitative), Hôshimaru, le futur seigneur de Musashi, encore enfant, est otage dans un château, comme cela se faisait pour s'assurer la loyauté du père, seigneur féodal. Mais le château subit l'attaque d'un vassal du gouverneur de la région ; les combats se rapprochent, le château subit un siège... Le petit Hôshimaru aimerait bien voir les combats, les cadavres, et ne plus être enfermé avec les femmes : " (page 29).

Traduction de René de Ceccaty et Ryôji Nakamura (page 29)
Traduction de Marc Mécréant (page 1223)
Mais s'il ne pouvait pas rejoindre le champ de bataille et voir de ses yeux deux héros s'affronter, il voulait du moins contempler le cadavre de quelque soldat renommé et sa tête coupée. En réalité, il n'avait encore jamais vu de cadavre atrocement mutilé ni de tête fraîchement coupée. Toutefois, à défaut de ne pouvoir se rendre sur le champ de bataille et d'assister au corps à corps réel de deux fougueux guerriers, il voulait du moins voir de ses yeux le cadavre, ou la tête tranchée, d'un glorieux soldat. Cette expérience effectivement lui manquait ; jamais encore son regard ne s'était posé sur un cadavre atrocement tailladé, non plus que sur une tête fraîchement coupée d'où le sang tombe goutte à goutte.

Tout un programme, comme on le voit, et le début d'une étrange obsession sado-masochiste bien morbide.

Il faut également mentionner un personnage fort intéressant : Dôami, qui est à la fois amuseur et souffre-douleur, une sorte de bouffon qui marche sur le fil du rasoir pour survivre aux sautes d'humeur de son maître. Il sait à merveille imiter les hommes, les animaux et les plantes. Le thème de l'imitation est également un thème récurrent chez Tanizaki. Doit-on y voir le Japon imitant, mimant, l'occident ?

Les deux traductions diffèrent dans la volonté affichée de faire plus "époque" chez Mécréant que chez Ceccatty/Nakamura : les "mètres" (Ceccatty/Nakamura) deviennent ainsi des "toises" chez Marc Mécréant, de même les miradors se transforment en tour de guet, etc.
Outre qu'un "homme vaniteux" (Ceccatty/Nakamura, page 91) devient un "mirliflore" (Mécréant, page 1284), on trouve également un style plus vif, des couleurs plus chatoyantes chez Marc Mécréant... :

 

Traduction de René de Ceccaty et Ryôji Nakamura (page 59)
Traduction de Marc Mécréant (page 1253)
Ce sourire lui évoquait l'image de la scène de la mansarde et il se réjouissait en lui-même de cette sensation de cruauté qu'il y décelait, bien que ce ne fût au fond qu'une expression d'amabilité. Ce sourire ravivait alors dans le secret de son coeur l'image et la scène du grenier et, bien que ce sourire n'exprimât rien d'autre que de l'aménité, il y goûtait, lui, la saveur d'une cruauté dont il tirait, au plus profond de lui-même, une vive jouissance.

 

Traduction de René de Ceccaty et Ryôji Nakamura (page 87)
Traduction de Marc Mécréant (page 1280)
Ce qu'il parvenait à distinguer clairement, c'étaient les broderies d'or de son manteau et les feuilles dorées qui scintillaient dans l'ombre la plus noire. Ce qu'il distinguait nettement, c'étaient les broderies d'or de sa longue, lourde, luxueuse robe de cérémonie, ainsi que les dorures de son mantelet de soie dont l'éclat tranchait d'autant plus que le fond était plus sombre.

... ainsi que plus de présence, par exemple dans le passage suivant qui montre les réactions de l'auditoire féminin de notre héros lorsque ce dernier conte comment s'effectue la toilette des têtes coupées :

Traduction de René de Ceccaty et Ryôji Nakamura (page 125)
Traduction de Marc Mécréant (page 1318)
Elles finirent par se croire au milieu de la mansarde, elles avaient les mains moites, elles avalaient leur salive et elles sentaient leurs membres se crisper sous un excès de tension. Un éclair étrange traversa les yeux du conteur. Fascinées jusqu'à se croire elles-mêmes dans la mansarde, la peur sans qu'elles en eussent conscience leur coupait le souffle, elles avalaient leur salive, leur corps tout entier s'était raidi, elles étaient comme aspirées par le regard de Kawachi-no-suke dont la prunelle prenait un éclat de plus en plus bizarre.


Parfois, on frise l'humour à deux euros : chez Marc Mécréant, les "patientes précautions" d'un des personnages "réduites en fumée"... au cours d'un incendie (page 1342) ; chez de Ceccaty/Nakamura, "ses efforts avaient été finalement vains" (page 151).

En conclusion, un petit roman intéressant, dans la veine provocatrice de Tanizaki, avec ses excès bariolés. Et puis c'est un roman historico-didactique, puisqu'on apprend un tas de choses sur l'agencement des latrines utilisées par les nobles Dames de ce temps... De là à dire qu'il y a également un peu de provocation dans ce roman...


* Le Lierre de Yoshino (Yoshino Kuzu, 1931) 58 pages. Traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura en 1987 (voir La vie secrète du Seigneur de Musashi ci-dessus).
Le narrateur, un écrivain, prépare un roman pour lequel il lui faut de la documentation, visiter les lieux dans lesquels il se situe : Yoshino (une région montagneuse). Il accompagne un ami qui, lui, s'y rend pour d'autres raisons.
Tout du long de la randonnée, les lieux chargés d'histoire(s) sont l'occasion de savantes allusions historico-littéraires qui, j'avoue, me sont passées bien au-dessus de la tête... Contrairement à La Vie secrète du seigneur de Musashi, les traducteurs ont jugé bon d'insérer une notice. Ils justifient l'absence de notes par le fait que les références ne gênent pas la compréhension du récit. "C'est pourquoi nous avons évité les notes concernant la culture classique qui, du reste, dépasse de loin la connaissance moyenne d'un lecteur japonais". Me voilà rassuré ! Jacqueline Pigeot, qui a traduit le roman dans l'édition de La Pléiade, a choisi de mettre des notes : 13 pages de notes pour 55 pages de roman... Ces notes sont essentielles pour comprendre un tant soit peu les allusions, mais la lecture en est hachée si l'on lit les notes au fur et à mesure du roman.
Il est amusant de lire un roman, même très court, dont le prétexte de départ est un romancier qui cherche à accumuler de la documentation dans le but d'écrire un roman historique, ce qu'à l'évidence n'est pas le texte que le lecteur a sous les yeux... Mais qu'est-ce que ce texte, justement ? Une sorte de balade mêlée de rêveries historico-littéraires, narrées à deux voix, celle du romancier (qui n'est pas Tanizaki) et celle de son compagnon.

Un extrait (évidemment choisi) illustre la différence d'orientation dans les deux traductions (NRF/Pléiade) :

Traduction de René de Ceccaty et Ryôji Nakamura (page 170)
Traduction de Jacqueline Pigeot (page 1080)
Quoique le ciel fût très clair, on n'était pas ébloui : il s'agissait d'une beauté diffuse. Les rayons du soleil qui se trouvait du côté de la rivière se reflétaient sur les portes coulissantes de gauche et se réverbéraient même sur les maisons de droite. Les kakis disposés sur l'étal du magasin de fruits et légumes étaient particulièrement appétissants. Ils étaient de plusieurs sortes, de plusieurs formes et leur peau de fruit mûr aux nuances de corail conservait la lumière extérieure et scintillait comme un regard. Même la boule de pâte sous une cloche de verre chez le marchand de nouilles étincelait. En fait, bien que le ciel fût parfaitement dégagé, le rayon de lumière que renvoyaient les shôji n'était pas assez fort, malgré tout son éclat, pour éblouir : sa beauté était une beauté pénétrante. Le soleil, qui avait tourné du côté de la rivière, éclairait les shôji du côté gauche de la route, mais en s'y réfléchissant il était renvoyé jusqu'aux maisons du côté droit. Les kakis alignés à la devanture du marchand de fruits et légumes étaient particulièrement beaux. Kakis doux, kakis de Gosho, kakis du Mino, kakis de toutes formes : chaque globe, luisant d'être mûr, retenait la lumière extérieure sur sa surface couleur corail, et brillait comme une prunelle. Il n'était pas jusqu'aux petits tas de nouilles, présentés par le marchand dans des casiers de verre, qui n'eussent le même brillant.

Contrairement à Jacqueline Pigeot, le tandem Ceccaty/Nakamura ne veut pas ennuyer les lecteurs avec des détails qu'il juge inutiles ou des termes trop "japonais".
C'est un choix.


En conclusion, Yoshino est un texte curieux, qui n'est pas celui par lequel aborder Tanizaki.



- Bruine de Neige (Sasame yuki, 1948, 694 pages, La Pléiade, Oeuvres, volume II, traduit par Marc Mécréant). Ce roman a également été traduit sous le titre Quatre Soeurs par Georges Renondeau en 1964 (Folio, 889 pages).
Avant l'écriture de ce roman
Tanizaki avait passé plusieurs années à traduire le Dit du Genji, ce qui n'a pas manqué de l'influencer dans la rédaction de Bruine de Neige, son chef d'oeuvre. Pour une fois, l'auteur se départ de sa provocation... à un détail près, qui va amener les autorités à suspendre la parution de l'ouvrage - s'étalant finalement de 1943 à 1948 - qui sortait par livraison dans une revue : "Alors que la situation militaire est des plus préoccupantes, ce roman détaille à longueur de lignes l'existence de femmes faibles et caractérisées par un inadmissible individualisme. Nous ne pouvons désormais accepter une telle publication, qui révèle de surcroît une attitude d'une totale inconvenance de la part d'une revue qui s'en tient à une position d'observateur passif face à l'effort de guerre" (La Pléiade, notice, page 1391).

L'histoire est d'une simplicité incroyable pour un roman de Tanizaki, surtout pour un texte de cette taille : il s'agit de la recherche d'un "mari convenable" (page 507 du tome II La Pléiade ; on pourrait presque écrire "un garçon convenable", pour reprendre le titre du roman de Vikram Seth) pour Yukiko, la troisième des quatre soeurs Makioka. Ses deux aînées sont déjà mariées. Il est indispensable qu'elle se marie pour que la petite dernière - Taeko, une jeune fille très indépendante - puisse à son tour se marier... Tout ce petit monde appartient au milieu de la vieille bourgeoise du Kensai, une bourgeoisie aisée, ou plutôt qui l'a été mais qui est maintenant sur le déclin. Les quatre soeurs font très jeunes, le temps ne semble pas prendre prise sur elles même si, du fait des dimensions de l'ouvrage, insensiblement, les choses peuvent changer...
Les soeurs sont très différentes de caractère, allant d'une certaine limpidité (Sachiko, qui est en quelque sorte le personnage principal) à une grande opacité (Yukiko, dont on a toujours une vue "extérieure"), en passant par une créature très tanizakienne, Taeko. La soeur aînée, Tsuruko, est quant à elle un personnage plus secondaire.


Les autorités nippones du début des années 1940 n'avaient pas tout à fait tort en interdisant le roman : en effet, la guerre y est évoquée, mais en arrière-plan, sans aucun appel héroïque à un effort de guerre ; elle a bien des impacts, mais comme un effet d'irisation sur la bulle de savon dans laquelle vivent les soeurs, un univers influencé par la culture occidentale, mais baignant dans les traditions japonaises qui rythment les saisons : chasse aux lucioles, ou bien promenades parmi les cerisiers en fleurs, comme dans le passage suivant (qui permettra en plus de se faire une idée des différences de traduction) :

Traduction de Georges Renondeau (page 152)
Traduction de Marc Mécréant (pages 108-109)
Alors, quand Satchi ko, dans l'après-midi de leur deuxième journée, revenait des environs de Kyoto, un peu fatiguée par une demi-journée de promenade et n'ayant plus guère la force de marcher, elle choisissait le moment mélancolique où le soleil de printemps va se coucher pour errer sous les branches fleuries du jardin de Heian, et elle contemplait chaque arbre avec amour, celui qui est au bord de l'étang, cet autre à l'entrée du pont, et celui qui se trouve au coude du chemin, ceux qui sont devant la galerie. Quand elle serait rentrée à Ashiya, pendant toute une année, jusqu'au printemps prochain, elle n'aurait qu'à fermer les yeux pour revoir la couleur et les formes des branches fleuries. Aussi lorsque dans l'après-midi du second jour ils revenaient de Saga, elles choisissaient l'instant crépusculaire où le soleil printanier allait se coucher et où se fait plus vif le regret de ce qui finit, pour, traînant leurs pieds fatigués de leur demi-journée de promenade, errer sous les fleurs de l'enclos sacré. Devant chaque cerisier ou presque - celui de la rive de l'étang, celui qui veille à l'entrée du pont, celui qui marque un coude de l'allée, ceux qui frangent la galerie couverte -, elles faisaient halte, soupiraient, prodiguaient les élans d'une tendresse infinie ; même après leur retour à Ashiya et tout au long de l'année jusqu'au printemps suivant, elles pouvaient fermer les yeux, elles retrouvaient toujours au revers de leurs paupières closes le dessin des branches et la couleur des fleurs de chacun des arbres.


Les années passent ainsi, les guerres lointaines se précisent ; des catastrophes naturelles surviennent... et la quête du mari convenable continue.

Outre cette ligne directrice, on retrouve quelques thèmes déjà exposés dans les romans précédents de Tanizaki, notamment celui de la femme manipulatrice... :

Traduction de Georges Renondeau (page 464)
Traduction de Marc Mécréant (page 356)
Elle ne cherchait pas un homme aux goûts élégants et aux raisonnements subtils. Elle ne détestait pas un homme bavard et peu raffiné. Un partenaire d'une classe inférieure serait plus facile à manier et lui causerait moins de tracas. [...] pour elle, elle s'accommoderait très bien d'un homme sans goûts raffinés ni subtilité d'esprit ; elle n'avait rien contre les êtres frustes et remuants ; au contraire, un compagnon moins relevé qu'elle serait facile à manier, et elle n'aurait pas besoin de prendre des gants avec lui [...]

... ainsi que le thème associé : la jeunette mariée avec un homme nettement plus âgé qu'elle et qui le mène - ou tente de le mener - par le bout du nez.

Le texte est parfois empreint d'humour comme, par exemple, au terme d'un long et goûteux passage gastronomique (partie II, chapitre XXX) qui doit certainement beaucoup plaire à Kawakami Hiromi :

Traduction de Georges Renondeau (page 498)
Traduction de Marc Mécréant (page 384)
- Qu'y a-t-il, Youki ko ?
- Mais cette langouste remue encore ! [...]
Elle aimait les « soushis dansants » dont le patron était si fier, les langoustes qui remuaient encore quand on les servait au client ; elle les aimait autant que la dorade mais il lui déplaisait de les voir s'agiter et elle attendait de les voir immobiles pour les manger
- Mais c'est ce qui en fait le mérite.

« Que se passe-t-il, Ki ?
- Mais cette bête remue encore ! » [...]
De plus, si elle aimait largement autant que la brème de mer les sushi aux langoustines dont le patron était si fier, ceux qu'il appelait ses "sushi danseurs" parce que, même sectionnées, les chairs vivantes en tressaillaient encore, elle ne les absorbait qu'une fois assurée qu'elles ne bougeaient plus du tout, tant elle se sentait mal à l'aise aussi longtemps qu'elle les voyait s'agiter.
«Mais c'est justement ça qui en fait le prix ! [...] »

Concernant les traductions, comme remarqué précédemment (voir La Vie secrète du seigneur de Musashi ci-dessus), Marc Mécréant aime les points-virgules ainsi que les expressions, pour le meilleur, mais pas toujours :

Traduction de Georges Renondeau (page 320)
Traduction de Marc Mécréant (page 240)
Satchi Ko était reconnaissante à quelqu'un qui avait la bonté de s'intéresser au sort de sa soeur. Finalement, elle ne put cacher ses larmes à Okoubata.
- Eh bien, alors, je vais y aller. Ne vous inquiétez pas outre mesure.
- Je vous remercie. Prenez garde à vous.

Peu importait en la circonstance que ce fût Pierre ou Paul qui s'intéressât avec gentillesse au sort de sa soeur et elle voulait en marquer de la gratitude ; elle ne put retenir ses larmes devant le jeune homme.
« Bon, j'y vais. Ne vous mettez pas comme ça martel en tête, madame ; ce n'est pas la peine
- Merci. Surtout, faites très attention » .

Parfois les expressions sont peu usitées, créant un certain effet :
- Renondeau : "les années d'effort s'en allaient à l'eau (page 357) ; chez Mécréant on a "... en laissant perdre en écume tant d'années d'efforts" (page 271).
- Renondeau : "O Harou avait pris sur elle de faire apporter... " (page 767) ; chez Mécréant, "O-Haru avait pris sous son bonnet de faire apporter [...]"

De manière générale, tout est "plus" chez Mécréant : "une maison si peu engageante" (Renondeau, page 383) est un "fragile et exécrable logis" (Mécréant, page 293).

Emporté par son exubérance, Marc Mécréant nous gratifie d'une très curieuse avancée en matière d'arithmétique (la scène se situe pendant une inondation catastrophique).

Traduction de Georges Renondeau (page 336)
Traduction de Marc Mécréant (pages 253-254)
Il replongea dans le torrent, disparaissant, reparaissant, parvint de nouveau à la glycine.

[...] il avait aussitôt sauté une fois de plus dans le torrent et mi-emporté, mi-noyé, mi-nageant, il avait réussi à atteindre la tonnelle [...]


Parfois, Marc Mécréant s'amuse ; ainsi, les clients d'un petit restaurant sont assis en rang d'oignons (page 381), alors que chez Renondeau, ils sont simplement "installés devant lui" (page 494), ce qui est moins drôle.
Dans le même ordre d'esprit, il écrit qu'"[elle avait] fait exprès de ne pas allumer l'électricité bien qu'il fît sombre, et autres manoeuvres fort claires [...]" (page 582).

Globalement, il faut bien dire que la version de Georges Renondeau accuse un peu son âge (les années 1960, ce qui est d'autant plus vieux qu'il s'agit de littérature japonaise). Par contre, elle a pour elle d'être disponible en poche - même s'il faut une poche assez large - , ce qui n'est malheureusement pas le cas de la version de Marc Mécréant... Rappelons que Folio et La Pléiade, ça reste Gallimard...

Pour qui aime la culture japonaise et sait prendre son temps, Bruine de Neige est un chef-d'oeuvre ; par contre, si vous aimez les trucs qui bougent dans tous les sens à chaque page, si vous cherchez des perversions et des excès en tous genres, passez votre chemin, rien de tel là-dedans !

Ah, un dernier détail : si vous êtes pressés, lisez donc la quatrième de couverture de l'édition en poche. Tout (ou presque) y est dit, il n'y a plus de suspens.
C'est limite criminel.
Une fois de plus : une quatrième de couverture devrait servir à donner envie de lire le livre (sans tomber dans la publicité), comme une amorce ; elle ne doit pas être un résumé du livre. Nuance.
Par contre, sur un pot de yaourt, il doit y avoir la composition, il ne doit rien manquer.
C'est une des différences entre la littérature et le yaourt.

Egalement disponible en français :
Une très grande partie de son oeuvre dans la Pléiade (2 volumes). Ses grands romans (Un Amour Insensé, Svastika, Quatre Soeurs, etc.) sont disponibles en poche, dans la collection Folio.
Pour une liste complète, on pourra se référer à
http://www.shunkin.net/tanizaki/bibliographie/livres.html .


Films d'après l'oeuvre de Tanizaki :

On pourra se référer à la filmographie très complète sur le site http://www.shunkin.net/tanizaki/bibliographie/filmographie.html .




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