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OE Kenzaburô
(Oose, Shikoku, 31/01/1935 -)
Deuxième Japonais à obtenir le Prix Nobel de littérature, en 1994.
Il est né dans un village - Ose, sur l'île de Shikoku- dans une vallée boisée. Comme il le dit dans son discours "Moi, d'un Japon ambigu" (1994), alors que la guerre faisait rage (elle avait commencé lorsqu'il avait 6 ans, et a fini lorsqu'il en avait 10), il était fasciné par deux livres : Les aventures d'Huckleberry Finn (Mark Twain) et Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (Selma Lagerlöf) qui lui donnaient le sentiment de justifier la sensation de sécurité qu'il avait lorsqu'il allait dans la montagne la nuit et qu'il dormait parmi les arbres , sensation de sécurité qu'il ne pouvait pas trouver entre quatre murs.
Son père mourut en 1944, alors que Kenzaburo avait neuf ans. Il laissait sept enfants.
A dix-huit ans,
Ôé Kenzaburô commença des études de littérature française à l'Université de Tokyo.
Il publie ses premières oeuvres en 1957. Gibier d'élevage obtient le prix Akutagawa.
Ses textes ont pour sujets la guerre, les attentats (Seventeen, 1961), les problèmes sexuels, les pertes des repères traditionnels, la patrie mythique.
Il se marie en 1960. En 1963 naît Hikari, un garçon - le premier de ses trois enfants - handicapé mental.
Cette naissance a eu une grande influence sur l'oeuvre de Ôé :
"A vingt-huit ans, mon fils est né. J'étais un écrivain, un écrivain assez connu sur la scène japonaise et j'étais étudiant en littérature française. Et je parlais de la façon de Jean-Paul Sartre ou Merleau-Ponty. [...] Mais lorsque mon fils est né avec de graves lésions cérébrales, j'ai découvert une nuit que je voulais trouver de l'encouragement, alors j'ai voulu lire mon livre - c'était la première fois que je lisais mon livre, le seul livre que j'avais écrit à ce moment-là - et j'ai découvert quelques jours plus tard que je ne pouvais pas m'encourager moi-même à travers mon livre ; donc personne ne pouvait y trouver de l'encouragement. Alors j'ai pensé « Je ne suis rien et mon livre n'est rien ». J'ai fortement déprimé ; puis un journaliste, qui éditait au Japon un magazine politique, m'a demandé d'aller à Hiroshima, le lieu où la bombe atomique avait été larguée. [...] J'ai trouvé l'hôpital des survivants d'Hiroshima et là, j'ai rencontré le grand docteur Fumio Shigeto. En parlant avec Shigeto et avec les patients de l'hôpital, j'ai réalisé petit à petit qu'il y avait quelque chose qui m'encourageait, alors j'ai voulu poursuivre la sensation de ce quelque chose. Je suis retourné à Tokyo et suis allé à l'hôpital où se trouvait mon nouveau-né, et j'ai parlé aux docteurs de sauver mon fils. Puis j'ai commencé à écrire sur Hiroshima, et ça a été le tournant de ma vie. Une sorte de renaissance de moi-même.
[...] Shigoto m'a dit «Nous ne pouvons rien pour les survivants. Même aujourd'hui nous ne savons rien sur la nature de la maladie des survivants. Même aujourd'hui, si peu de temps après le bombardement, nous ne savons rien, mais nous avons fait ce que nous pouvions. Chaque jour des milliers de personnes meurent.Mais au milieu de ces corps morts, j'ai continué. Voyez, Kenzaburo, que puis-je faire à part ça, alors qu'ils ont besoin de notre aide ? Maintenant, votre fils a besoin de vous. Vous devez réaliser que personne sur cette planète n'a besoin de vous, excepté votre fils.» Alors j'ai compris. Je suis retourné à Tokyo et j'ai commencé à faire quelque chose pour mon fils, pour moi-même, et pour ma femme." (modeste traduction fragmentaire de http://globetrotter.berkeley.edu/people/Oe/oe-con3.html ).
Finalement, après des années difficiles, Hikari est devenu un compositeur à succès.
Ôé Kenzaburô avait annoncé, en 1994, qu'il arrêterait d'écrire des romans : "A l'approche de 60 ans, je me suis aperçu que, depuis l'époque où j'étais étudiant, j'avais écrit des romans et que toute ma vie avec été centrée sur l'écriture. J'ai pensé qu'en arrêtant je pourrais réfléchir sur ce qu'a été l'essence de mon existence et préparer ainsi l'hiver de ma vie. La mort, en 1996, de mon ami le compositeur Toru Takemitsu, m'incita à me demander si un jour nous nous rencontrions dans l'au-delà et qu'il m'interroge sur ce que j'avais fait de ma vie, ce que je lui répondrais. Et j'ai commencé à lire, à lire du matin au soir. Puis la disparition d'autres amis chers m'a ramené vers le roman. L'écriture de cette trilogie m'a occupé les cinq dernières années de ma soixantaine. L'Enfant échangé, le premier de la trilogie, a été écrit à la suite du suicide de mon ami d'enfance et beau-frère, le cinéaste Juzo Itami, en 1997." (Le Monde des Livres, vendredi 25/11/2005).
Il est également un écrivain engagé, notamment contre la montée de l'"ultra-nationalisme" au Japon.
Il s'oppose ainsi à la remise en cause de l'article 9 de la constitution japonaise (article qui interdit au Japon de posséder une armée... même si l'article est contourné depuis longtemps en employant le terme de "Force d'autodéfense").
"Le style fondamental de mon écriture a été de partir de mes problèmes personnels et de les relier avec la société, l'état, et le monde" ( http://globetrotter.berkeley.edu/people/Oe/oe-con5.html)
On pourra trouver une biographie de Ôé Kenzaburô sur http://www.biblioweb.org/-OE-Kenzaburo-.html
Il répond au questionnaire de Proust sur http://www.lire.fr/entretien.asp/idC=49777/idTC=4/idR=201/idG=
Une Affaire personnelle (Kojinteki na taiken , 1964, 179 pages, Bibliothèque Cosmopolite, Stock, traduction de l'anglais par Claude Elsen).
Bird, le héros, si l'on peut dire, et double de l'auteur, rêve d'aller en Afrique. Sa femme attend un enfant.
"Sous la carte d'Afrique occidentale, tachée de sang et de boue, qu'il avait épinglée au mur, Bird dormait, roulé en boule, dans la chambre à coucher conjugale. Le berceau blanc du bébé à venir était posé entre les deux lits, toujours enveloppé dans sa housse de vinyl" (page 21).
Rapidement, il s'avère que l'enfant a des problèmes : il a une hernie cérébrale. "Le cerveau fait saillie par une brèche du crâne." (page 26).
" Y a-t-il une chance pour qu'il se développe normalement ? demanda-t-il
- Pour qu'il se développe normalement ?
Le directeur [de la clinique] avait élevé la voix, comme sous l'effet de la colère.
- Avec une hernie cérébrale ? On pourrait ouvrir le crâne et y faire rentrer le cerveau, mais même dans ce cas on aurait de la chance s'il survivait à l'état végétatif... Qu'entendez-vous exactement par « normalement » ? "(page 27).
Il va traverser une grave crise morale - se débarrasser du bébé, ou bien tout plaquer et aller en Afrique... - , se confier abondamment à Johnny Walker qui "éveillait en lui une promesse d'extase et de péril" (page 45).
Le roman est évidemment en grande partie autobiographique. Il est difficile de prendre du recul lorsqu'on lit un récit que l'on sait aussi... personnel.
Ce qui est étonnant, sans doute - si l'on considère qu'il s'agit du double de l'auteur -, c'est que le personnage principal, Bird, n'est pas très sympathique (un peu comme dans Scandale, de Endô Shûsaku, les romanciers peuvent être sévère - mais juste ? - avec eux-mêmes) : il y a comme un désir masochiste d'avilissement. Il est faible, il a des problèmes sexuels, etc. Est-ce pour mieux montrer comment il peut passer à l'état d'adulte s'il parvient à surmonter son drame personnel ?
Un problème doit être signalé, qui rend difficile tout commentaire quant au style : la version française est une traduction de l'anglais ! De plus, s'il faut en croire Georges Gottlieb dans Un siècle de romans japonais "la traduction française n'est pas intégrale" (page 194)...
Autres livres traduits en français :
- Dites-nous comment survivre à notre folie (recueil de nouvelles)
- Le Faste des morts
- Le Jeu du siècle (1967)
- Une Existence tranquille (1990)
- Notes de Hiroshima
- M/T et l'Histoire des merveilles de la forêt
- Moi, d'un Japon ambigu
Non traduits en français :
- Saut périlleux (1999)
- L'enfant échangé (2000)
- L'enfant au visage triste
- Adieu mon livre ("[...] est inspiré par le poète et dramaturge anglais Thomas Eliot et plus particulièrement les Quatre quatuors, poèmes sur l'expérience dans le temps et au-delà du temps. J'ai toujours aimé cette oeuvre, mais je crois l'avoir comprise pour la première fois" (Le Monde des Livres, vendredi 25/11/2005).
Films d'après son oeuvre :
- Une bête à nourrir (Nise daigakusei , 1960), réalisé par Yasuzo Masumura
- Gibier d'élevage (Shiiku, 1961), réalisé par Oshima Nagisa (le réalisateur de l'Empire des sens, 1976, entre autres).
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Une Existence tranquille (Shizukana seikatsu, 1995), réalisé par Itami Juzo, beau-frère de Ôé, et réalisateur de films aussi réussis que Tampopo, 1986, l'Avocate, 1992...) . D'après Donald Richie, dans Le Cinéma Japonais, il s'agit d'un échec à la fois commercial et artistique. "[...] parmi les nombreuses raisons avancées pour expliquer le mystérieux suicide du réalisateur en décembre 1997, il fut suggéré qu'Itami pensait avoir perdu l'élan nécessaire à la réalisation de ses films. Par contre Ôé - dans Torikaeko, le roman publié en 2000, qu'il tira de l'événement - a suggéré que sa mort était liée à l'attitude de défi du réalisateur vis-à-vis des gangs et autres organisations nationalistes d'extrême droite." (page 281).
On notera que la musique de ce film a été écrite par Ôé Hikaru.
Citation :
"Si l'on prend l'exemple de Yukio Mishima [...] je pense qu'il y avait une double raison à son acte. Tout d'abord, les limites d'un style qui n'a jamais évolué au fur et à mesure des étapes de sa vie. Même s'il avait vécu, il n'aurait jamais été un Junichiro Tanizaki qui, lui, avait su faire évoluer son écriture au fil de l'écoulement du temps. Ensuite Mishima était hanté par la fin de Thomas Mann, blessé, meurtri. Un sort qui lui semblait insupportable." (Le Monde des Livres, vendredi 25/11/2005).
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