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KAKUTA Mitsuyo

(Yokohama, 1967 - )

Kakuta Mitsuyo est l'auteur d'une douzaine de livres (romans, essais...), notamment pour la jeunesse.
Elle a reçu plusieurs prix prestigieux. Elle a commencé à écrire alors qu'elle était encore étudiante à l'Université Waseda de Tokyo.


- Celle de l'autre rive (Taigan no kanojo, Actes Sud, 287 pages, traduit par Cécile Sakaï).

Ecrit en 2004, ce roman a reçu le Prix Naoki.

Deux histoires sont racontées en parallèle.

Tout d'abord, à notre époque, celle de Sayoko, une femme dans la trentaine, mariée, et dont la fille a trois ans. Après avoir quitté son emploi pour s'occuper de sa fille, elle voudrait maintenant recommencer à travailler. Son mari et sa belle-mère préféreraient qu'elle reste gentiment au foyer.

Elle emmène sa fille, Akari, au jardin public. "... rester à la maison lui donnait un sentiment de culpabilité. Si elle ne donnait pas à Akari l'occasion d'être au contact d'autres enfants, sa sociabilité ne se développerait pas." (page 6).

C'est le thème principal du roman : les clans, l'obligation de devenir un être social, d'appartenir à un groupe.
Car, même chez les mères qui emmènent leurs enfants jouer dans les jardins, il y a des clans, des mères à qui on ne parle pas. Sayoko, qui est un peu plus âgée que la plupart des autres mères, est une "nomade des jardins publics". Elle explore les jardins, les uns après les autres, voit "la nature des relations entre les mères qui s'y rassemblaient" (page 6). "Dans celui qui se situait à une vingtaine de minutes à pied de chez elle, immense, on ne trouvait pas ces groupes de mères de famille si particuliers aux petits jardins publics de quartier." (page 7). Tout le monde s'ignore, ça va, elle n'est pas tenue à l'écart, puisqu'il n'y a pas de groupe. Les enfants finissent généralement par jouer entre eux, mais Akari reste à l'écart, elle n'arrive pas à se faire des copains/copines.
"Akari relevait la tête et lançait des regards au groupe jouant à la dînette puis baissait les yeux aussitôt vers le sable.
Quand Sayoko la regardait, il lui arrivait de s'étonner tant elle lui ressemblait." (page 8).
Telle mère, telle fille. Elle culpabilise : il faut qu'elle fasse quelque chose.
"Si elle avait été une mère gaie et décontractée, parlant aux gens avec légèreté et capable de faire comme si elle n'avait pas remarqué l'existence de clans, sa fille aussi serait devenue une enfant comme les autres, se disait-elle." (page 8).

C'est ici une constante : la personne rejetée par le groupe va culpabiliser, se dire que c'est de sa faute, que quelque chose ne va pas, qu'elle a mérité son exclusion. Le groupe a raison, l'individu rejeté a forcément tort.

Sayoko veut réagir, sortir de sa routine asphyxiante : elle va retrouver du travail et mettre Akari à la crèche.
"Plutôt que de se tourmenter au sujet des parcs, si elle confiait Akari à la crèche, sa fille aurait au moins plus d'amis qu'actuellement et cela développerait sans doute sa sociabilité.
« C'est incroyable de travailler au moment où l'enfant est si mignon, et ces pauvres enfants qui ne peuvent pas rester avec leur maman ! » En se répétant les réflexions des mères de famille qui venaient au jardin, elle se faisait la leçon comme pour se justifier, pourtant, ce n'était pas cela qui l'empêchait d'agir. Ces petits clans dans les parcs lui rappelaient clairement ceux de l'entreprise où elle avait travaillé à une certaine époque." (pages 8-9).

Elle qui avait un poste à responsabilités dans une entreprise de distribution cinématographique, va se retrouver embauchée dans une petite société de voyages... qui lance un service de nettoyages. Elle va donc être femme de ménage.
Son travail va causer des frictions avec le mari - du genre à laisser le téléphone sonner sans répondre pendant un match de base-ball à la télévision, à ne pas comprendre sa femme, etc.
Lorsqu'elle est appelée au téléphone pour lui annoncer qu'elle est embauchée, Sayoko "s'inclina profondément" (page 14). Comme dans un film où un militaire, avant d'appeler son supérieur, cire ses rangers et met son plus bel uniforme.

La directrice de la société s'appelle Aoï. C'est le deuxième personnage principal du roman.
En alternance des problèmes de garde d'enfant de Sayoko, de gestion des conflits avec son mari et sa belle-mère, son insertion dans son nouvel emploi, ses relations avec Aoï, le lecteur suit l'enfance d'Aoï (première moitié des années 1980) : sans amis en primaire, elle est persécutée dans son collège. "Elle ne ressentait ni haine ni inimitié vis-à-vis de celles qui la persécutaient. Elle pensait que c'était de sa faute. Elle n'avait pas d'autre explication. Quelque chose en elle irritait les gens. Quelque chose en elle faisait qu'elle méritait d'être ignorée." (pages 29-30).
Ses parents déménagent et Aoï va dans un lycée de filles. Cela semble aller mieux.
"Le repas que lui avait préparé sa mère avait de jolies couleurs de sorte qu'elle pouvait en être fière [...]" (pages 36-37).
Elle se fait une amie : Nanako, le personnage sans doute le plus complexe/obscur.
Mieux que tout, Nanako incorpore un groupe dont "chacune craignait plus que tout d'en être exclue et de se retrouver seule, alors aux interclasses elles riaient entre elles très fort et d'une voix trop perçante, c'était ce genre de groupe" (page 35). Quelqu'un qui a déjà été exclu d'un groupe un jour "ferait n'importe quoi pour que cela ne se reproduise pas." (page 76).
Mais quelque chose de grave va arriver, on le sait grâce aux ragots qu'entend Sayoko : "Notre directrice est spéciale [...] Il paraît même qu'on a parlé d'elle dans les journaux." (page 55). Eh oui, des ragots. Car d'une manière ou d'une autre, il faut toujours que les gens critiquent une personne, un bouc émissaire. Que ce soit à l'école ou au travail... Et alors, mieux vaut que cela tombe sur les autres que sur soi.

La petit Akari se fera-t-elle des ami(e)s à la crèche, première étape si importante d'une socialisation ? Comment vont évoluer les relations Sayoko/Aoï ? Que s'est-il passé entre Aoï et Nanako ? (les deux histoires ont bien sûr des échos).
Le travail va changer Sayoko : "Sur le moment, elle avait pensé qu'elle avait de la chance d'avoir un mari gentil, mais maintenant elle se demandait par quel mystère cette idée lui était venue" (page 142). Elle s'émancipe, ose s'affirmer.

"A quoi cela servait-il de prendre de l'âge ? " (page 272). Sans doute d'accepter de ne faire partie d'aucun groupe, de choisir ses amis pour ce qu'ils sont, et non pas pour en avoir et répondre ainsi à une pression sociale, un besoin de se rassurer, une sorte de futilité.


Celle de l'autre rive est un roman intéressant, peut-être un peu déséquilibré, l'histoire de Aoï/Nanako me semblant globalement plus intéressante que celle de Sayoko (il y a quelques longueurs dans les relations avec le mari, la belle-mère, la difficulté à concilier une vie de famille et une vie professionnelle...).


Un téléfilm a été tiré de ce roman.




Films tirés de son oeuvre :
- Kûchû teien (2005), réalisé par Toyoda Toshiaki.
- Marihu no hana (2005), réalisé par Akihara Masatoshi
- Taigan no kanojo (2006), téléfilm de Hirayama Hideyuki
- Presents (2006), réalisé par Hyuga Asako



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