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DURRENMATT Friedrich
(Konolfingen, Suisse, 1921 - Neuchâtel, 1990)


durrenmatt dessine

 Durrenmatt dessinant. 1979.

"La littérature suisse en langue allemande du 20e siècle marche sur deux plumes majeures. Max Frisch pour l'ironie, Friedrich Dürrenmatt pour le grotesque. " (Pierre-François Besson, swissinfo.ch)

Petit-fils d'un satiriste connu, et qui l'influencera ("« Mon grand-père a été envoyé en prison pendant dix jours à cause d'un poème qu'il avait écrit. Je n'ai pas encore été ainsi honoré. Peut-être est-ce ma faute, ou peut-être le monde a-t-il tellement périclité qu'il ne se sent plus offensé lorsqu'il est sévèrement critiqué. »"), Friedrich Durrenmatt est né en 1921 dans le canton de Berne.
Après une jeunesse mouvementée, il étudie à l'université de Berne (littérature allemande, histoire de l'art, sciences), puis à l'université de Zurich.
Il interrompt ses études en 1946 et écrit des pièces de théâtre.
Il faut gagner sa croûte, alors il écrit des romans policiers ; mais il continue à oeuvre aussi dans d'autres genres : nouvelles, pièces radiophoniques, et il continue à écrire des pièces de théâtre. Il commence à percer
Il met en évidence la nature grotesque de l'Homme. Il donne dans la critique sociale, la satire, l'absurde, souvent tout ensemble.
C'est le succès international en 1956, avec La Visite de la Vieille Dame.
En 1962, pendant la Guerre Froide, il écrit sa pièce la plus connue : Les Physiciens.
Il décède en 1990.

Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées au cinéma.

Durrenmatt a également peint, à partir des années 1950 (voir en bas de page)

la panne

La Panne. Une histoire encore possible (Die Arche ; 1956). Traduit de l'allemand par Armel Guerne. Le Livre de Poche Biblio. 124 pages.

Le livre commence par une sorte d'introduction de l'auteur, une première partie qui fait sept pages. La deuxième partie fait tout le reste du livre.

"Des histoire possibles y en a-t-il encore, des histoires possibles pour un écrivain ? [...] Décrocher un bon point, obtenir une bonne note au palmarès de l'Histoire littéraire - quel intérêt ? Quel est l'homme qui n'a pas obtenu, ici ou là, une bonne note ? Et quelles sont les besognes bâclées qui n'ont pas, ici ou là, connu la récompense d'un prix et la couronne d'une distinction ?
On sait être autrement plus exigeant de nos jours ! Mais là encore, c'est se retrouver devant un dilemme, et les conditions du marché ne sont guère favorables : ce que réclame la vie moderne, c'est de la distraction. Cinéma, le soir ; et poésie à la page littéraire du journal.
" (pages 7-8)
"Nous ne vivons plus sous la crainte d'un Dieu, d'une Justice immanente, d'un Fatum, comme dans la Cinquième Symphonie ; non ! plus rien de tout cela ne nous menace. Pour nous, ce sont les accidents de la circulation, les barrages rompus, l'explosion d'une usine atomique où tel garçon de laboratoire peut avoir eu un instant de distraction ; voire le fonctionnement défectueux du rhéostat des couveuses artificielles.
C'est dans ce monde hanté seulement par la panne, dans un monde où il ne peut plus rien nous arriver sinon des pannes, que nous nous avançons désormais tout au long de ses routes : « Chaussures Bally » - « Studebaker » - « Ice-cream », et les petits monuments dressés à la mémoire des accidentés
" (page 13).

L'histoire commence.
"Rien de bien grave assurément, mais une panne tout de même ; c'est ainsi que cela commença. Alfredo Traps, au volant de sa Studebaker, roulait sur une grande route nationale et n'était plus guère qu'à une heure de chez lui (il habitait une ville assez importante) quand sa mécanique s'immobilisa." (page 17).
On fait ainsi la connaissance d'Alfredo Traps, "quarante-cinq ans et pas encore de ventre, l'allure sympathique et de bonnes manières, bien qu'un petit rien d'application permît de deviner au-dessous un quelque chose de plus fruste, de plus commis voyageur ; ce contemporain avait ses affaires dans l'industrie textile." (pages 17-18).

Sa voiture ne peut pas être réparée tout de suite.
Pourquoi n'en profiterait-il pas pour rester au village où il est arrivé ? Mais il n'y a plus de place à l'hôtel, à cause d'un "congrès local de petits éleveurs". Toutefois, on lui indique une maison où un vieux Monsieur accepte parfois de recevoir des hôtes. Tout se passe bien, il est même invité à dîner.
"L'invité se trouve pris de court. En réalité, il avait compté dîner au village, alléché qu'il était par la renommée de l'auberge fameuse." (page 22). Des choses sans importance lui viennent à l'esprit , notamment "la possibilité d'un adultère à l'Hôtel-Touring ; [...] l'idée qu'il devait bien téléphoner à sa femme pour l'avertir de son retard involontaire ; la plus simple des politesses ; une obligation. Pourtant il s'en détourna. Comme tant de fois déjà. Elle avait l'habitude ; et de toute façon elle ne le croirait pas." (page 23).

En attendant le repas, notre ami Traps jette un oeil à la bibliothèque de son hôte. "A en juger par les titres, la soirée promettait d'être fameusement ennuyeuse : Hotzendorff, le Meurtre et la peine de mort ; Savigny, Système actuel du Droit romain ; Ernst-David Hölle, Pratique de l'Interrogatoire. Aucun doute là-dessus : le maître de maison était un juriste, peut-être même un ancien maître du barreau. Il n'y avait plus qu'à s'attendre à des discussions sans fin et parfaitement oiseuses, car les lettrés de cette sorte, que savent-ils donc de la vie réelle ? Rien, absolument rien !" (pages 23-24).

Bien sûr, Traps se trompe. Il va avoir droit à un repas mémorable, avec des convives vieux comme l'hôte, et également férus de droit, qui aiment refaire les procès célèbrse ou, mieux encore, juger les visiteurs, avec tout ce qui fait le vrai procès : procureur, l'avocat...
Un vrai plaisir !

C'est un livre court, excellent, une sorte de bouffonnerie menaçante (on ne sait jamais sur quel pied danser : est-ce pour rire ? ou bien est-ce sérieux ?), dans lequel le lecteur est happé.

Adaptation d'Ettore Scola : La plus belle soirée de ma vie (1972). Avec Alberto Sordi, Michel Simon, Charles Vanel, Claude Dauphin... La classe, quoi. Même si, malheureusement dans ce genre de coproduction internationale, il y a forcément au moins un acteur qui est doublé.

 

le juge et son bourreau

- Le Juge et son bourreau (Der Richter und sein Henker, 1952). Traduit de l'allemand en 1961 par Armel Guerne. Le Livre de Poche Biblio. 126 pages.

"Dürrenmatt avouait avoir toujours mené grand train, même pendant les périodes de gêne, et cet hédonisme, ce goût pour les plaisirs de la vie, il aimait l'insuffler à ses romans, où flottent toujours une odeur de havane, le bouquet d'un vin de derrière les fagots, les effluves d'un festin gargantuesque. Et tout autour du banquet, la mort rôde. Faire bombance et mourir. C'est au moment de leur agonie que les personnages de Dürrenmatt, dans une lutte suprême contre la mort, s'accordent tous les excès - de table, de lit -, excès que Dürrenmatt décrit avec une sensualité gourmande, tout à fait réjouissante chez ce fils de pasteur, né dans un « affreux patelin de l'Emmental », voué à l' « esbroufe missionnaire », et qui avait vécu une jeunesse bernoise lugubre, solitaire, davantage consacrée à la lecture de Kierkegaard, Büchner et Nietzsche qu'à l'embarquement pour Cythère." (extait du texte de présentation de Linda Lê, page 1).

"Alphonse Clénin, l'agent de police de Douanne, en cette brumeuse matinée du trois novembre mil neuf cent quarante huit, vit une Mercedes bleue arrêtée sur le bord de la route de Lamboing, à la sortie des bois de la gorge de Douanne. Il l'avait même dépassée déjà, mais il revint sur ses pas. Si peu nette que fût la silhouette du conducteur à travers les glaces embuées, il lui avait semblé, au passage, qu'elle était affalée sur le volant. L'ivresse, sans aucun doute, pensa le policier qui était un homme d'ordre et n'allait pas chercher midi à quatorze heures. Aussi ne fut-ce pas le policier verbalisateur qui revient en arrière, non ! c'était l'être humain, le semblable qui s'en venait porter secours à son semblable [..]". (page 5).
Mais le conducteur est mort, "les tempes transpercées". Et le mort n'est pas n'importe qui... c'était un policier.
Qui est l'assassin ? C'est ce que va chercher à savoir le commissaire Baerlach, amateur de bonne chère et de bons cigares, mais très malade, en fin de carrière et de vie.
Son enquête va être contrariée par son supérieur, mais il sera aidé d'un policier qui en veut, Tschanz. A un moment, il se trouve qu'il faut interroger un écrivain :
"- Un écrivain, dites-vous ? persifla Tschanz. Il faudra que je m'occupe personnellement de cet individu. Ces auteurs, ils ont la tête toujours un peu fêlée, mais ce n'est pas moi qui vais m'en laisser conter par les représentants de la haute culture !" (page 42). Rigolo, mais un peu facile, bien sûr.
C'est plus amusant quand notre commissaire et Tschanz vont chez l'écrivain. Ils font plus profil bas. "Ils avaient tous les deux semblablement dans l'idée qu'il leur fallait, en tout cas, s'efforcer de passer inaperçus pour ne pas réapparaître, un jour ou l'autre, dans quelque livre." (page 80).

On trouve déjà le thème du hasard qui, soit empêche les crimes parfaits, soit au contraire les permet. "Tu soutenais, toi, que du fait de la faillibilité humaine, de l'incapacité où nous sommes de tout prévoir en toute certitude, de l'impossibilité pour l'homme de faire entrer dans ses calculs la part insaisissable du hasard, de l'accident, de l'imprévu, tu soutenais, dis-je, que tous les crimes finissent nécessairement par être découverts un jour, et les coupables pris. Tu prétendais que c'était une folie que de commettre un crime parce que, disais-tu, les plus adroites combinaisons échouent du fait que nous sommes des hommes, et non les pions d'un jeu d'échecs. Moi, par contre, j'affirmais le contraire, d'ailleurs beaucoup plus pour te contredire que par conviction profonde. [...] Je disais que, la plus grande partie des gestes et des mobiles humains appartenant à l'inconnu, une toute petite partie seulement de nous-mêmes paraissait jamais à la lumière." (pages 70-71).

Baerlach a de l'expérience (il avait notamment été "détaché par le gouvernement helvétique à la demande des autorités turques pour je ne sais quelle réorganisation des services", page 69 ; de façon similaire, Matthieu, le personnage principal de La Promesse, doit partir en Jordanie) et, dès le début du roman, il a sa petite idée sur l'assassin.

Un bon roman, très habile, qui nous mène en bateau, avec des révélations à tiroir.

Même s'il écrivait des romans policiers pour faire bouillir la marmite, on trouve dans Le Juge et son bourreau les thèmes chers à Dürrenmatt, le hasard, l'ironie, les cigares, la nourriture, le pouvoir.
Ceci dit, dans la catégorie romans policiers de Dürrenmatt, le Juge et son bourreau est un gros cran en dessous de La Promesse (1958) : c'est un poil tiré par les cheveux (comment deviner aussi précisément les réactions d'Untel en fonction de telle parole ou événement...), et l'intrigue tire parfois plus vers Fantômas que vers le néo-réalisme.

On retrouvera la commissaire Baerlach dans Le Soupçon (Der Verdacht, 1953).

les physiciens

- Les Physiciens. Version française (qu'est-ce que cela veut dire ? traduction ? adaptation ? réécriture ?...) de J.-P. Porret. Editions L'Age d'Homme. 99 pages.
Le premier acte commence par une description de près de quatre pages. "Le lieu de l'action est le salon de la « Villa », confortable bien qu'assez mal entretenue, de la clinique privée Les Cerisiers. Dans les environs : la rive d'un lac dans son état naturel, plus loin quelques maisons espacées et, dans le fond, une ville moyenne, disons une petite ville. [...] Mais au fait le paysage qu'on ne mentionne que par souci d'exactitude n'a aucune importance, car nous ne quitterons jamais la « Villa » de l'asile d'aliénés (voilà tout de même le mot lâché). Pour être encore plus précis : nous ne quitterons même pas le salon, car nous avons décidé de nous en tenir étroitement aux unités de temps, de lieu et d'action. Une action qui se joue parmi les fous ne s'accommode que de la forme classique. Mais venons à notre affaire." (page 9).
La doctoresse est une "vieille fille bossue, dans son éternelle blouse de médecin" dont "sa correspondance avec C.G. Jung vient de paraître". C'est dire son niveau et sa notoriété internationale.
Tous les malades sont logés dans un nouveau bâtiment, sauf trois d'entre eux.
"Dans le salon de la Villa, actuellement peu peuplée, se tiennent d'ordinaire trois pensionnaires qui, par hasard, sont trois physiciens - ce n'est d'ailleurs pas un hasard, car en s'inspirant de principes humanitaires, on assemble ici ceux qui se ressemblent. [...]
Bref, ils feraient des malades modèles, s'il ne s'était pas récemment produit quelque chose d'atroce.
Il y a trois mois, l'un deux a étranglé une infirmière, et voilà que le même fait vient de se reproduire. Si bien que la police se trouve une deuxième fois dans l'établissement.
" (page 10).
On voit trois portes dans le fond, celles des trois chambres des physiciens, dont l'un se prend pour Newton, un autre pour Einstein. Le troisième est tout simplement lui-même, Johann-Wilhelm Möbius. S'il est dans cet asile, c'est parce que le Roi Salomon lui parle. Il ne parle pas à n'importe qui, le Roi Salomon.
Mais voici l'inspecteur, devant un cadavre.
"L'INSPECTEUR :
L'identité de l'assassin ?
L'INFIRMIERE-MAJOR
Monsieur l'inspecteur, je vous en prie !... Il s'agit d'un malade !
"
C'est Einstein, l'assassin, pardon, le malade.

"L'INSPECTEUR
Docteur ! Strangulation ?
LE MEDECIN
Pas de doute possible. Avec le cordon de la lampe. Les aliénés de cette catégorie déploient souvent une force herculéenne. Il y a là quelque chose d'admirable.
[...]
L'INSPECTEUR
Au fait, puis-je voir le meurtrier ?
L'INFIRMIERE-MAJOR
Monsieur l'inspecteur, je vous en prie !...
L'INSPECTEUR
Bon. L'auteur de l'acte.
L'INFIRMIERE-MAJOR
Il joue du violon.
L'INSPECTEUR
Comment ça : il joue du violon ?
" (page 15).

Pendant qu'Einstein continuer à jouer du violon pour se calmer, le corps est emporté. Newton sort de sa chambre.
"L'INSPECTEUR
On a étranglé l'infirmière Irène Straub.
NEWTON
La championne de judo.
L'INSPECTEUR
La championne de judo.
NEWTON
Quel horreur !
L'INSPECTEUR
Cette fois, c'est Ernst-Heinrich Ernesti.
NEWTON
Mais il est en train de jouer du violon !
L'INSPECTEUR
Il se calme.
[...]
NEWTON
Sacré Ernesti ! Je n'en reviens pas. Comment peut-on étrangler une infirmière ? (Il s'assied sur le divan et se verse à boire).
L'INSPECTEUR
Vous aussi, vous avez bel et bien étranglé une infirmière !
NEWTON
Moi ?
L'INSPECTEUR
Dorothée Moser.
NEWTON
La lutteuse ?
L'INSPECTEUR
Le douze août. Avec le cordon du rideau.
NEWTON
Mais c'est tout différent, monsieur l'inspecteur. Moi, je ne suis pas fou. Santé !
L'INSPECTEUR
A la vôtre !
Newton boit.
NEWTON
Dorothée Moser. Quand j'y repense. Blonde comme les blés. Etonnamment vigoureuse ! Souple d'ailleurs, malgré sa carrure. Elle m'aimait et je l'aimais. Il n'y avait qu'un cordon de rideau pour résoudre un pareil dilemme.
L'INSPECTEUR
Quel dilemme ?
NEWTON
Ma mission n'est pas d'aimer une femme, c'est de méditer sur la gravitation universelle.
L'INSPECTEUR
Je vois.
[...]
NEWTON
Vous croyez vraiment que je suis Newton ?
L'INSPECTEUR
C'est vous qui le croyez.
NEWTON
jetant un regard méfiant autour de lui :
Monsieur l'inspecteur, puis-je vous confier un secret ?
L'INSPECTEUR
Cela va de soi.
NEWTON
Je ne suis pas Sir Isaac Newton. Mais je me fais passer pour lui.
" (pages 18-21)

Comme Dürrenmatt l'écrit vers la fin de sa description au premier acte : "[...] il faut peu de décors pour dresser une scène où, au contraire des pièces antiques, le drame satirique se joue avant la tragédie." (page 12).

C'est une pièce qui n'est pas bêtement absurde (le genre d'absurde qu'on a lu cent fois et qui est censé mettre en évidence le non-sens de la vie, la solitude et autres clichés), il y a beaucoup de burlesque, d'événements drôles, inattendus - on pourrait dire de coups de théâtre - et puis finalement on comprend mieux, mais le simple fait de dire qu'il y a quelque chose derrière tout ça, c'est peut-être déjà en avoir trop dit !

Une pièce excellente.

 

- Mister X prend des vacances précédé de Le Fils, La Saucisse. Traduit de l'allemand par J.-L. Babel. Collection Luigi Luccheni. 77 pages.
1/ Le Fils (Der Sohn). 4 pages. Cette nouvelle est constituée d'une seule phrase.
C'est l'histoire d'un chirurgien qui "abandonna la profession au faîte de sa carrière, au désarroi et à la stupeur de ses amis et de ses collègues, fit paraître une annonce matrimoniale dans tous les journaux du pays, étudia scrupuleusement les différentes réponses, visita tous les bordels de la ville, engagea de longues discussions avec chacune des filles [...]" (page 19), finalement trouva l'objet, pardon, la personne voulue, et a un enfant qu'il élève à sa façon.
C'est un petit texte brutal, provocateur, un amusement.

2/ La Saucisse (Die Wurst). 7 pages.
Pour ce qui est de la forme, on est aux antipodes du texte précédent. Voici le début : "Un homme tua sa femme et en fit des saucisses. Le fait devint notoire. On arrêta l'homme. On retrouva une saucisse. Grande fut l'indignation. Le juge suprême du pays instruisit l'affaire. [...]
Au-dessus de tous trône le juge suprême. Sa robe est noire. Sa barbe est un drapeau blanc. Graves sont ses yeux. Son front est clarté. Ses sourcils colère. Son visage compassion. Devant lui est la saucisse. Elle est posée sur une assiette.
[...] La saucisse devant le juge suprême est rouge. Elle est calme. Elle enfle. Ses bouts sont ronds, sa ficelle jaune.
" (pages 27-29).
Il se passe quelque chose de pas très net pendant cette audience :
"Les parois grondent. Le plafond serre les poings. Les fenêtres grincent des dents. Les portes secouent leurs gonds. Les murs tapent des pieds. La ville blêmit." (page 30).
Comme dans le Fils, on assiste à l'abandon brusque de la bienséance petite-bourgeoise, les vannes de la violence s'ouvrent brutalement.
Très bonne petite nouvelle.

3/ Mister X prend des vacances (Mister X macht frei ; fragment écrit en 1953 ; publié en 1978). 41 pages
"
Mister X, dont l'existence ne laisse pas de nous surprendre un peu, quitta (encore léché par quelques flammes jaune souffre) le lieu macabre de ses activités et gravit les escaliers et les échelles sans nombre qui menaient aux bureaux de Mister U, dont nous tairons la profession et le nom, comme ceux de son visiteur." (page 37).
On a bien sûr compris que le Diable monte voir Dieu. Il a une requête à lui formuler.
"
Il dit qu'il avait dès le début travaillé sans trêve, avec un énorme succès, cela sautait aux yeux quand on considérait l'état actuel du monde, et les prévisions laissaient à espérer des résultats encore plus vastes, encore plus grandioses." (pages 44-45).
Mister X en vient au but : il a besoin de vacances. "
Mister U tombait des nues. Jamais encore on ne lui avait fait une pareille demande. « Des vacances ? », répéta-t-il, craignant d'avoir mal entendu." (page 45).
"
« Que veux-tu donc faire pendant ces trois semaines ? »
« Le bien », répondit Mister X. Le chef n'en croyait pas ses oreilles.
" (page 46). Il a décidé de les passer dans un endroit inattendu.
Mais est-ce bien raisonnable ?
"
Quand bien même Mister X cesserait d'inciter l'humanité au mal pendant trois semaines, elle ne manquerait pas de le pratiquer, par pure routine." (page 58).
Un très bon petit texte, assez délirant.

la mort de la pythie

- La Mort de la Pythie suivi de Minotaure (Das Sterben der Pythia - Minotaurus). Editions de Fallois - L'Age d'Homme. 86 pages.
Avec ces deux textes, nous sommes plongés dans l'Antiquité.
1/ La Mort de la Pythie (das Sterben der Pythia ; publié pour la première fois en 1976). Traduit de l'allemand par Michel Leyvraz. 52 pages.

pythie berlin
Egée, roi d'Athènes, consulte l'Oracle de Delphe. On voit la Pythie assise sur son trépied. Kylix, Berlin.

"Pannychis XI, prêtresse de Delphes, était, comme la plupart des pythies avant elle, efflanquée et de haute taille. Agacée par l'ineptie de ses oracles et la crédulité des Grecs, elle avait écouté le jeune Oedipe : encore un qui demandait si ses parents étaient vraiment les siens, comme si, chez les aristocrates, il était si facile de trancher une telle question. Car vraiment, certaines femmes allaient jusqu'à prétendre que Zeus avait partagé leur couche, et il se trouvait même des maris pour les croire !" (page 9).
Un jour, elle en a assez.
"Alors, soit pour le guérir de sa foi aveugle en l'art divinatoire, soit par pure malice, pour irriter ce prince infatué venu de Corinthe, elle lui prédit un destin dont l'absurdité était si énorme et la vraisemblance si infime qu'elle était sûre qu'il ne se réaliserait jamais : qui au monde, pensa-t-elle, serait capable de tuer son père et de coucher avec sa mère ?' (pages 9-10).
Elle oublie rapidement Oedipe. "Elle était si vieille, et pourtant sa vie se traînait interminablement dans d'incessantes disputes avec le grand-prêtre. Celui-ci gagnait un argent fou sur son dos grâce à ses oracles qui devenaient de plus en plus extravagants. Pannychis, pour sa part, ne croyait pas un mot de ce qu'elle prophétisait ; prédire aux hommes leur avenir était pour elle une façon de se moquer de leur crédulité - qu'elle ne faisait ainsi que renforcer. [...]
Ce qui se passait en Grèce avait depuis longtemps cessé de l'intéresser.
" (pages 10-11)
On croit avoir appris la véritable histoire d'Oedipe... et puis non. Il y a une autre révélation, qui fait qu'on croit que la prophétie ne s'est pas réalisée. Et puis arrive une autre révélation qui fait que, d'une manière totalement inattendue, elle s'est vraiment réalisée, en fait. Et une autre révélation qui fait que... euh... finalement... ? Oedipe ne serait pas Oedipe ? Ou peut-être qu'encore non ou si, on ne sait même plus. Et on entend des histoires qui, à chaque fois, sèment le doute (et si tel bébé avait été remplacé par tel autre ? et si ... ?), dans lesquelles interviennent Ménéocée, son grand-père Udée, Cadmos, Tirésias, Capys, Laïos, Jocaste, Créon, Polybe, Mérope, la Sphinx... N'en jetez plus !
C'est parfois un petit peu long. Quel était le vrai but de telle prophétie ? N'était-ce pas le contraire de ce que l'on croit ? Ou que l'on croit croire ?
"Cesse de te creuser les méninges, fit Tirésias en riant. Laisse ces histoires tranquilles : elles se seront passées autrement, quoi que l'on fasse, et nous échapperont d'autant plus que nous nous efforcerons de les élucider. [...] Il n'existe de vérité que dans la mesure où nous la laissons tranquille." (page 56).

2/Minotaure (Minotaurus. Eine Ballade. 1985). Traduit de l'allemand par Jean-Paul Clerc. 22 pages.
"Mit Zeichnungen des Autors." est-il précisé dans l'édition allemande de 1985.
Minotaurus
Il y a donc des dessins, que nous n'avons pas dans l'édition française, du moins pas chez l'Age d'Homme.

Ce texte commence par une longue phrase assez labyrinthique. C'est la naissance du Minotaure que "mit au monde la fille du dieu du soleil, Pasiphaé [...]".
Le Minotaure ne commence à prendre conscience du monde qu'une fois dans le Labyrinthe, construit avec d'"innombrables parois de verre, en sorte que la créature ne voyait pas devant elle que sa seule image, mais encore les images de ses images." (page 65).
La créature est donc entourée de ses semblables, mais ne comprend pas dès le début qu'il ne s'agit que de reflets. "Elle bondit sur ses pieds, instinctivement, pour mettre en fuite les créatures accroupies ; ses images bondirent simultanément. Elle se ramassa sur elle-même, et ses images avec elle. Impossible de les chasser. [...] Elle s'étira, étendit les bras, mugit ; avec elle s'étirèrent, étendirent les bras et mugirent une infinité de créatures semblables, les mille répercussions de l'écho lui renvoyèrent un mugissement qui semblait ne vouloir jamais finir. Un sentiment de bonheur la submergea. [...] Gambades, sauts, culbutes, marcher sur les mains - si grande était sa joie, parce que les images exécutaient tout ce qu'elle faisait, en sorte qu'elle eut le sentiment d'être à leur tête, plus encore, d'être un dieu, eût-elle su ce qu'est un dieu -, ces manifestations de joie enfantine devinrent danse rythmée de la créature avec ses images ; et elles étaient soit inversées, ou alors, images reflétées par des images, identiques à la créature, et encore, reflets d'images renvoyés par d'autres créatures, inversées à leur tour, jusqu'à se perdre à l'infini." (pages 66-67).

On voit ici le Minotaure danser devant les miroirs (1984) :
minotaurus

Bien sûr, on connaît l'histoire du Minotaure, mais on ne l'avait pas forcément lue du point de vue du Minotaure, créature innocente mais qui peut se montrer brutale (malgré elle, ou volontairement), qui tente de comprendre les règles du monde qui l'entoure.

Ici, face à Thésée (1984) :
minotaurus
Un récit très bien écrit, plus simple que La Mort de la Pythie, sans doute moins profond, mais finalement plus intéressant, littérairement parlant.

Pour finir, voici une peinture plus ancienne de l'auteur (Minotaurus, 1962)
minotaurus

Quelques adaptations, parmi de très nombreuses :
hyènes
- Hyènes (1992), film très réussi de Djibril Diop Mambéty qui transpose La Visite de la Vieille dame au Sénégal.

- Justice (Justiz, 1993), réalisé par Hans W. Geissendörfer. Une nominatoin aux Golden Globes (catégorie meilleur film étranger).
the pledge
- La Promesse (The Pledge, 2001), réalisé par Sean Penn, avec Jack Nicholson, Benicio del Toro.

Oeuvres picturales :

"Je ne suis pas un peintre. Techniquement parlant, je peins comme un enfant, mais je ne pense pas comme un enfant. Je peins pour la même raison que j'écris : parce que je pense." ('Remarques personnelles sur mes peintures et mes écrits").

Voici quelques oeuvres, trouvées sur http://ead.nb.admin.ch/html/fdabi.html et toutes marquées du sceau :"Copyright: Centre Dürrenmatt Neuchâtel (CDN)" :

selbstportraet   psy   kind
1/ Autoportrait (Selbstporträt). Gouache. 1982.
2/ Portrait d'un psychiatre ( Porträt eines Psychiaters - Dr. Otto Riggenbach). Gouache. 1962
3/Enfant au lit (Kind im Bett). Gouache sur papier. 1962

eta hoffmann   geant
1/ E.T.A. Hoffmann. Dessin et lavis. 1936/1937.
2/ Pendant la construction d'un géant (Beim Bau eines Riesen). Dessin et lavis. 1952.

mort
Portrait d'un mort (Porträt eines Toten). Crayon. Vers 1964.

 

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