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Honoré de BALZAC
(Tours, 20/05/1799 - Paris, 18/08/1850)
Le plus grand romancier français.
On pourra trouver sa biographie, mieux que je ne saurais le faire, sur wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Balzac ).
Eugénie Grandet. 1833. Folio. Edition présentée, établie et annotée par Samuel S. de Sacy. 253 pages.
Le titre est Eugénie Grandet, mais le personnage agissant, c'est son père, un ancien tonnelier.
Comme le fait remarquer Samuel S. de Sacy, le père n'est pas un avare dans le sens de l'homme qui aime contempler son or de façon stérile, au début du roman. Car, même s'il aime le contempler, il préfère en gagner, il est prêt à se séparer d'une partie de son argent pour gagner plus. Son grand plaisir, c'est de tirer des ficelles, étudier la tendance des marchés, faire des coups. Et, bien sûr, ne pas gaspiller l'argent.
Ainsi, lui-même, sa femme, sa fille et la servante - Nanon - ne vivent-ils pas vraiment dans l'opulence.
"Quand Nanon avait lavé sa vaisselle, serré les restes du dîner, éteint son feu, elle quittait sa cuisine, séparée de la salle par un couloir, et venait filer du chanvre auprès de ses maîtres. Une seule chandelle suffisait à la famille pour la soirée. La servante couchait au fond de ce couloir, dans un bouge éclairé par un jour de souffrance. Sa robuste santé lui permettait d'habiter impunément cette espèce de trou, d'où elle pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui régnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue chargé de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.
La description des autres portions du logis se trouvera liée aux événements de cette histoire ; mais d'ailleurs le croquis de la salle où éclatait tout le luxe du ménage peut faire soupçonner par avance la nudité des étages supérieurs." (page 43-44).
Il y a donc ce qu'il faut pour accueillir correctement les visiteurs, au rez-de-chaussée.
Le Père Grandet a beaucoup d'argent, et une héritière unique : Eugénie. Deux prétendants principaux vont s'opposer, secondés par des partisans. Nous avons ainsi le clan des Cruchotins et celui des Grassinistes.
"Ce jour était un jour de fête bien connu des Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les six antagonistes se préparaient-ils à venir armés de toutes pièces, pour se rencontrer dans la salle et s'y surpasser en preuves d'amitié." (page 44). C'est l'anniversaire d'Eugénie... "Aussi, calculant l'heure où le dîner devait finir, maître Cruchot, l'abbé Cruchot et monsieur C. de Bonfons s'empressaient-ils d'arriver avant les des Grassins pour fêter mademoiselle Grandet." (page 44).
"Le vieux tonnelier contemplait
vaniteusement les plumes roses, la toilette fraîche de madame des Grassins, la tête martiale du banquier, celle d'Adolphe, le président, l'abbé, le notaire, et se disait intérieurement : « Ils sont là pour mes écus. Ils viennent s'ennuyer ici pour ma fille. Hé ! ma fille ne sera ni pour les uns ni pour les autres, et tous ces gens-là me servent de harpon pour pêcher ! »" (page 55).
Un cousin va survenir... et semer le trouble dans le coeur d'Eugénie. Mais l'amour romantique ne cadre pas avec les plans du Père Grandet.
Manipulations, appât du gain, illusions perdues, sentiments écrasés par l'argent et la soif de pouvoir, tyrannie d'un homme qui gâche la vie de sa famille et de sa fille, qu'il aime pourtant...
Un roman excellent et vraiment terrible.
Si je puis me permettre de porter un modeste jugement de béotien sur un chef-d'oeuvre de la littérature.
Le Père Goriot. 1834. Folio. Préface de Félicien Marceau. Notice et notes de Thierry Bodin. 436 pages.
Un des romans les plus importants de Balzac.
On y fait la connaissance de nombreux personnages qui vont revenir dans plusieurs ouvrages de la Comédie Humaine.
Comme dans Eugénie Grandet, le personnage-titre n'est pas celui que l'on voit le plus.
Parmi les pensionnaires de la Maison Vauquer (une pension), on a donc le père Goriot, qui paraissait riche lorsqu'il a emménagé mais qui, au fil des années, monte d'étage en étage pour louer des chambres de plus en plus petites et misérables. Que cache-t-il ?
"Vers la fin de la troisième année, le père Goriot réduisit encore ses dépenses, en montant au troisième étage et en se mettant à quarante-cinq francs de pension par mois. Il se passa de tabac, congédia son perruquier et ne mit plus de poudre. Quand le père Goriot parut pour la première fois sans s'être poudré, son hôtesse laissa échapper une exclamation de surprise en apercevant la couleur de ses cheveux, ils étaient d'un gris sale et verdâtre. [...] Ses diamants, sa tabatière d'or, sa chaîne, ses bijoux, disparurent un à un. [...] Il devint progressivement maigre ; ses mollets tombèrent ; sa figure, bouffie par le contentement d'un bonheur bourgeois, se vida démesurément ; son front se plissa, sa mâchoire se dessina. Durant la quatrième année de son établissement rue Neuve-Sainte-Geneviève il ne se ressemblait plus. Le bon vermicellier de soixante-deux ans qui ne paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de bêtise, dont la tenue égrillarde réjouissait les passants, qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, semblait être un septuagénaire hébété, vacillant, blafard" (pages 53-54).
Parmi les personnages marquants, on trouve un autre pensionnaire : Eugène de Rastignac. On le reverra notamment dans La Maison Nucingen, Splendeurs et misère des courtisanes, etc.
"En ce moment, l'une de ces deux chambres appartenait à un jeune homme venu des environs d'Angoulême à Paris pour y faire son Droit, et dont la nombreuse famille se soumettait aux plus dures privations afin de lui envoyer douze cents francs par an. Eugène de Rastignac, ainsi se nommait-il, était un de ces jeunes gens façonnés au travail par le malheur, qui comprennent dès le jeune âge les espérances que leurs parents placent en eux, et qui se préparent une belle destinée en calculant déjà la portée de leurs étude, et les adaptant par avance au mouvement futur de la société, pour être les premiers à la pressurer." (page 31).
Rastignac fait ses débuts dans la société. Il commet des bourdes, mais il apprend, et vite.
"La vicomtesse s'intéressa vivement à l'étudiant pour une réponse d'ambitieux. Le Méridional en était à son premier calcul. Entre le boudoir bleu de madame de Restaud et le salon rose de madame de Beauséant, il avait fait trois années de ce Droit parisien dont on ne parle pas, quoiqu'il constitue une haute jurisprudence sociale qui, bien apprise et bien pratiquée, mène à tout." (pages 105-106).
On rencontre aussi Vautrin, un drôle de type, grand, costaud, dont la quatrième de couverture dévoile le passé qu'on n'apprend normalement que tard dans le livre. Il semble en connaître un bon bout sur la vie et la société, et ne se fait aucune illusion. Il a une attirance pour Eugène de Rastignac, qu'il tente d'amener sur la mauvaise pente : il devrait laisser tomber le droit, il y a des moyens plus rapides et plus sûr de faire de l'argent. Il explique la vie à Rastignac, dans une analyse très lucide.
" Savez-vous comment on fait son chemin ici ? par l’éclat du génie ou par l’adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d’hommescomme un boulet de canon, ou s’y glisser comme une peste. L’honnêteté ne sert à rien. L’on plie sous le pouvoir du génie, on le hait, on tâche de le calomnier, parce qu’il prend sans partager ; mais on plie s’il persiste ; en un mot, on l’adore à genoux quand on n’a pas pu l’enterrer sous la boue. La corruption est en force, le talent est rare. Ainsi, la corruption est l’arme de la médiocrité qui abonde, et vous en sentirez partout la pointe. Vous verrez des femmes dont les maris ont six mille francs d’appointements pour tout potage, et qui dépensent plus de dix mille francs à leur toilette."
Rastignac hésite...
Madame de Beauséant, cousine d'Eugène, lui parle ainsi du monde :
"Le monde est infâme et méchant, dit enfin la vicomtesse. Aussitôt qu'un malheur nous arrive, il se rencontre toujours un ami prêt à venir nous le dire, et à nous fouiller le coeur avec un poignard en nous en faisant admirer le manche. [...]
- Eh bien ! monsieur de Rastignac, traitez ce monde comme il mérite de l'être. Vous voulez parvenir, je vous aiderai. Vous sonderez combien est profonde la corruption féminine, vus toiserez la largeur de la misérable vanité des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce livre du monde, il y avait des pages qui cependant m'étaient inconnues. Maintenant je sais tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N'acceptez les hommes et les femmes que comme les chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faîte de vos désirs. Voyez-vous, vous ne serez rien ici si vous n'avez pas une femme qui s'intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor ; ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien votre secret ! ne le livrez pas avant d'avoir bien su à qui vous ouvrirez votre coeur." (page 115).
Parmi les pensionnaires moins importants, on trouve notamment Victorine Taillefer, une jeune fille malheureuse, dont Balzac écrit : "Heureuse, elle eût été ravissante : le bonheur est la poésie des femmes, comme la toilette en est le fard." (page 35). Elle a un père riche, mais qui ne la reconnaît pas. Elle aura une certaine importance dans l'histoire, quasiment malgré elle.
On trouve des notations très actuelles (même si l'on ne peut pas dire que l'arrivisme et la volonté de réussi à tout prix ne soient pas actuels). "Les jeunes gens sont soumis presque tous à une loi en apparence inexplicable, mais dont la raison vient de leur jeunesse même, et de l'espèce de furie avec laquelle ils se ruent au plaisir. Riches ou pauvres, ils n'ont jamais d'argent pour les nécessités de la vie, tandis qu'ils en trouvent toujours pour leurs caprices. Prodigues de tout ce qui s'obtient à crédit, ils sont avares de tout ce qui se paye à l'instant même, et semblent se venger de ce qu'ils n'ont pas, en dissipant tout ce qu'ils peuvent avoir. "(page 208).
Eugénie Grandet, c'était un peu de la musique de chambre. Ici, c'est symphonique. L'échelle a changé, les psychologies sont plus diverses, certains personnages vraiment intrigant (Vautrin, plus qu'Eugène de Rastignac ou le père Goriot). C'est un roman sur l'arrivisme, l'égoïsme... et le choix de vie. Eugène de Rastignac - car, au bout du compte, c'est lui le personnage principal, et certains ont parlé, à propos de ce livre, d'une Education sentimentale - doit-il suivre la voie de la vertu, ou bien doit-il faire ce qu'il faut pour arriver, quels qu'en soient les moyens ? (les différents personnages du roman pouvant être mis dans l'une ou l'autre catégorie).
Parfois, le roman fait un peu penser à du théâtre (minutieuse description du décor avant de faire apparaître les personnages). On suit le progression de plusieurs histoires, qui aboutissent toutes en même temps (pauvre madame Vauquer, si l'on peut dire !), créant pour un court moment un effet burlesque quasiment de vaudeville.
C'est vraiment un très grand roman (ce que tout le monde sait, ce n'est pas un scoop), qui est en même temps, en quelque sorte, le début d'un plus long roman, car on a vraiment envie de savoir ce qu'il va advenir de certains personnages. C'est une sorte de portail, l'entrée d'une gare où l'on voit, parfois pour un bref instant, une multitude de personnages, tout un monde.
A titre anecdotique, on notera l'utilisation de mots d'argot, notamment "Sorbonne". La sorbonne est la tête de l'homme vivant, son conseil, sa pensée. La tronche est un mot de mépris destiné à exprimer combien la tête devient peu de chose quand elle est coupée. (page 250). On pourra comparer avec Le dernier jour d'un Condamné (1829), de Victor Hugo : "La tête d'un voleur a deux noms : la sorbonne, quand elle médite, raisonne et conseille le crime ; la tronche, quand le bourreau la coupe. (page 50 dans l'édition de Roger Borderie, chez Folio).
Le Lys dans la vallée. 1836. Folio. Edition d'Anne-Marie Meininger. Préface de Paul Morand. 435 pages.
Balzac aurait dit « Je referai Volupté » (le roman de Sainte-Beuve). "Sur le terrain du style, le duel a dû valoir bien des boursouflures au Lys" (postface, page 336). Mais, plus qu'un "remake", le livre de Balzac contient de très nombreux éléments autobiographiques.
Le roman est composé presque entièrement d'un long texte écrit par le narrateur, Félix de Vandenesse, à la femme qu'il aime, la comtesse Natalie de Manerville. Natalie voulait connaître le passé de Félix. Il a longtemps refusé, mais il cède finalement :
"Aujourd'hui tu veux mon passé, le voici. Seulement, sache-le bien, Natalie : en t'obéissant, j'ai dû fouler aux pieds des répugnances inviolées. Mais pourquoi suspecter les soudaines et longues rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur ? pourquoi ta jolie colère de femme aimée, à propos d'un silence ? Ne pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans en demander les causes ? As-tu dans le coeur des secrets qui, pour se faire absoudre, aient besoin des miens ? Enfin, tu l'as deviné, Natalie, et peut-être vaut-il mieux que tu saches tout : oui, ma vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement au moindre mot qui le provoque, il s'agite souvent de lui-même au-dessus de moi." (page 15).
Suit le récit de la vie de Félix. Son enfance, malheureuse : contrairement à son frère, il n'est pas aimé par sa mère. Dans sa préface, Anne-Marie Meiniger dit que ce n'est pas cela : ce n'est pas qu'il n'est pas aimé, mais bien qu'il est haï, ce qui est une différence de taille. Il est mis en pension, n'a pas d'argent...
"Les tourments d'une imagination sans cesse agitée de désirs réprimés, les ennuis d'une vie attristée par de constantes privations, m'avaient contraint à me jeter dans l'étude, comme les homme lassés de leur sort autrefois dans un cloître. Chez moi, l'étude était devenue une passion qui pouvait m'être fatale en m'emprisonnant à l'époque où les jeunes gens doivent se livrer aux activités enchanteresses de leur nature printanière. [...] Affecté par tant d'éléments morbides, à vingt ans passés, j'étais encore petit, maigre et pâle."(pages 28-29).
Sevré d'amour, Félix en sera marqué toute sa vie, et aura soif de cet amour (bien avant Freud, il savait déjà que c'était la faute de la mère).
Un jour, Félix est amené à assister à un bal. Il y rencontre une femme, plus âgée que lui (on pourrait encore parler de Freud). C'est Madame de Mortsauf. Il est ébloui :
"Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale. (page 33). Il lui déclare sa flamme d'une façon quelque peu originale, qui la scandalise.
Il réussira très vite à la retrouver. On va dire que c'était leur destin, plutôt que de penser qu'il s'agit d'un hasard un tout petit peu tiré par les cheveux.
Notre Félix arrivera-t-il à ses fins ? En effet, madame de Mortsauf est son Lys : elle est toute pure, toute astrale, elle aime se torturer le plus possible pour pouvoir offrir ses souffrances à Dieu. Et, heureusement pour elle, les difficultés abondent : mari insupportable ("En me saluant, monsieur de Mortsauf me jeta le coup d'oeil moins observateur que maladroitement inquiet d'un homme dont la défiance provient de son peu d'habitude à manier l'analyse.", pages 53-54), enfants malades... Elle peut se sacrifier, se dévouer à loisir.
Le texte comporte parfois des descriptions curieuses. A propos de Madame de Mortsauf : "Ses cheveux fins et cendrés la faisaient souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de subites réactions du sang vers la tête." (page 47).
A part cela, le roman est plein de larmes : ça pleure toutes les trois pages, ça parle avec exaltation de bonheurs, de malheurs, du devoir, de félicités infinies, de suicide dans le fleuve... la Comtesse est qualifiée d'Ange de Sainteté, etc.
"- Vous avez lu dans mon âme, me dit-elle, mais comment ?
- Nous nous touchons par tant de points ! répondis-je. N'appartenons-nous pas au petit nombre de créatures privilégiées pour la douleur et pour le plaisir, de qui les qualités sensibles vibrent toutes à l'unisson en produisant de grands retentissements intérieurs, et dont la nature nerveuse est en harmonie constante avec le principe des choses ! [...] La sensibilité coule à torrents, il en résulte d'horribles affaiblissements, d'indicibles mélancolies pour lesquelles le confessionnal n'a pas d'oreilles. [...]
Elle tressaillit et sans cesser de regarder le couchant, elle me répondit :
- Comment si jeune savez-vous ces choses ? Avez-vous donc été femme ?" (pages 75-76)
Ah la la...
On me dira que la sensibilité de l'époque était différente de la nôtre. Certes. Mais il n'y a pas toutes ces niaiseries et ces pleurs dans Eugénie Grandet ou le Père Goriot. Et c'est ce qui est étonnant, car le Lys est censé toucher personnellement Balzac, qui y a mis beaucoup de souvenirs, de situations vécues. Mais il est tellement moins fort, moins intelligent, pénétrant, puissant, que les deux romans cités ! Sur la forme déjà, il en fait des tonnes (est-ce volontaire ? s'inscrit-il dans un genre, celui du roman de Sainte-Beuve ?).
Ainsi, on a droit au "sourire des femmes résignées qui fendrait le granit" (page 91), mais on peut aussi lire :
"Deux grosses larmes éclairées par un rayon de lune sortirent de ses yeux, roulèrent sur ses joues, en atteignirent le bas ; mais je tendis la main assez à temps pour les recevoir, et les bus avec une avidité pieuse qu'excitèrent ces paroles déjà signées par dix ans de larmes secrètes, de sensibilité dépensée, de soins constants, d'alarmes perpétuelles, l'héroïsme le plus élevé de votre sexe ! Elle me regarda d'un air doucement stupide." (pages 64-95).
"Je lui pris la main et la baisai. Elle me l'abandonna dans cette confiance qui rend la femme si supérieure à nous, confiance qui nous accable."
Quand Madame de Mortsauf écrit une lettre au narrateur, c'est tout de suite plus intéressant (il faut attendre 150 pages de larmes et autres jolies choses touchantes). Elle lui explique la vie, comme dans Le Père Goriot, Vautrin ou Madame de Beauséant l'ont fait pour Eugène de Rastignac (qui, comme Félix, courtise des femmes plus âgées que lui).
On a par exemple (pages 159-161) :
"Mais la société, plus marâtre que mère, adore les enfants qui flattent sa vanité. Quant au zèle, cette première et sublime erreur de la jeunesse qui trouve un contentement réel à déployer ses forces et commence ainsi par être dupe d'elle-même avant d'être celle d'autrui, gardez-le pour vos sentiments partagés, gardez-le pour la femme et pour Dieu. […] Vous devez croire la voix qui vous commande la noblesse en toute chose, alors qu'elle vous supplie de ne pas vous prodiguer inutilement ; car malheureusement les hommes vous estiment en fonction de votre utilité, sans tenir compte de votre valeur. […] Comme l'a dit un homme de cette époque : « n'ayez jamais de zèle ! » […] les rois comme les femmes croient que tout leur est dû. [...]
Une des règles les plus importantes de la science des manières, est un silence
presque absolu sur vous-même. Donnez-vous la comédie, quelque jour, de parler de vous-même à des gens de simple connaissance ; entretenez-les de vos souffrances, de vos plaisirs ou de vos affaires ; vous verrez l'indifférence succédant à l'intérêt joué ; puis, l'ennui venu, si la maîtresse du logis ne vous interrompt poliment, chacun s'éloignera sous des prétextes habilement saisis. Mais voulez-vous grouper autour de vous toutes les sympathies, passer pour un homme aimable et spirituel, d'un commerce sûr ? entretenez-les d'eux-mêmes, cherchez un moyen de les mettre en scène, même en soulevant des questions en apparence inconciliables avec les individus ; les fronts s'animeront, les bouches vous souriront, et quand vous serez parti chacun fera votre éloge. Votre conscience et la voix du cœur vous diront la limite où commence la lâcheté des flatteries, où finit la grâce de la conversation. […] Les jeunes gens sont sans indulgence, parce qu'ils ne connaissent rien de la vie ni de ses difficultés. Le vieux critique est bon et doux, le jeune critique est implacable ; celui-ci ne sait rien, celui-là sait tout. […] Ne soyez sévère que pour vous-même."
A part quelques pages qui sont du vrai bon Balzac, le reste est trop long, le style boursouflé. Que de niaiseries, pense-t-on. Mais, à deux reprises, le narrateur se prend de grandes claques qui lui remettent les pendules à l'heure. Un vrai plaisir à lire.
C'est un peu perturbant... que faut-il en penser ? Finalement, ce n'est pas le roman qui est niais, c'est Félix de Vandenesse. Mais, comme il est censé être l'auteur de 99% du texte, forcément...
Mieux vaut aimer le romantisme exacerbé pour apprécier Le Lys dans la Vallée. Et ce n'est vraiment pas le roman par lequel aborder Balzac. Par contre, si on n'accroche pas avec Eugénie et Goriot, celui-ci aura sans doute sa chance.
Mais peut-être le jeune (enfin...) critique est-il implacable...
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